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Fantôme marin

7 Septembre 2015, 04:29am

Publié par vertuchou

Mais moi j’étais couché sur le pont du bateau,
Et regardais, l’œil rêveur,
Sous la surface de l’eau claire comme un miroir,
Et regardais plus profond, plus profond –
Jusqu’à ce qu’aux profondeurs de la mer,
Au début comme un crépuscule brouillé
Mais aux couleurs de plus en plus certaines,
Apparussent des coupoles et des tours,
Et enfin, claire comme le soleil, une ville entière,
Médiévale, néerlandaise,
Où des gens vivaient.
Des hommes pensifs, en manteaux noirs,
En collerettes blanches, rubans et médailles,
Et de longues dagues et de longs visages,
Marchent, dans le tourbillon de la place du marché
Vers les hauts escaliers de la mairie,
Où les statues en pierre de l’empereur
Montent la garde avec sceptre et épée.
Non loin, devant de longues rangées de maisons,
Aux fenêtres claires comme des miroirs
Et des tilleuls taillés en pyramide,
Passent des jeunes filles dans un froissement de soie,
Petits corps minces, visages en fleur
Encadrés comme il faut de petits bonnets noirs
Et les cheveux d’or s’en déversent.
Des compagnons bariolés dans des tenues espagnoles
Paradent devant elles et hochent la tête.
Des femmes âgées,
Dans les robes brunes d’un âge disparu,
Livre de messe et rosaire à la main,
Se pressent, trottinent,
Vers la grande cathédrale,
Poussées par le son des cloches,
Et le mugissement de l’orgue.

Moi-même me saisit le mystérieux frisson
Que cause ce son lointain !
Une infinie langueur, une douleur profonde
Envahissent mon cœur,
Mon cœur à peine guéri ; –
C’est comme si toutes ses
Blessures, baisées par les lèvres chères, se rouvraient,
Et se remettaient à saigner
Des gouttes chaudes, rouges,
Qui tombent longtemps, lentement
Sur une vieille maison, tout en bas
Dans la profonde ville marine,
Sur une vieille maison aux hauts pignons,
Mélancolique et vide de gens,
Sinon, à la fenêtre du bas,
Une fille assise,
La tête appuyée sur le bras,
Comme une pauvre enfant oubliée –
Et je te connais, pauvre enfant oubliée !

Tout au fond, au fond de la mer,
Tu te cachais donc de moi,
Par un caprice d’enfant,
Et tu ne pouvais remonter à la surface,
Et tu demeurais étrangère parmi des étrangers
Durant des centaines d’années,
Pendant que moi, l’âme épouvantée
Par toute la terre je te cherchais
Et toujours te cherchais,
Toi toujours aimée,
Toi depuis longtemps perdue,
Toi enfin retrouvée –
Je t’ai retrouvée et de nouveau je regarde

Ton doux visage,
Tes bons yeux fidèles,
Le cher sourire –
Et plus jamais je ne veux te quitter,
Et je descends vers toi,
Et les bras ouverts
Je me jette contre ton cœur –

Mais juste à temps encore
Le capitaine m’a attrapé par le pied,
Et m’a tiré sur le pont du bateau,
Et s’est écrié avec un mauvais rire :
« Docteur, mais vous êtes au diable ? »

Heinrich Heine

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