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poetes d'aujourd'hui

Elbe

28 Mars 2019, 01:46am

Publié par vertuchou

J’ai dit
Je te tu
Tu dis
Tu me moi
Je te tutoie
Tu me tutoies
Je me tais et tu t’es tue
Je tue l’autre en toi
Comme en moi tu tuas l’un
Je me tue si tu te tues
En te tuant tu me tues
Tu n’es plus toi tu es moi
Qui ne suis plus rien que toi
Une et un sont un
Il fait nuit en plein soleil
Pour mieux noyer l’indivis
Pour nous noyer tous deux
Dans un vaste lit d’eau bleue
Midi profondément noir
Claire mort
Précipite l’heure ardente
Au sablier inférieur
Engouffre notre bonheur
Sous le démesuré drap
Du temps qui ondule et brille
Devant ce point où nous sommes
Nus et joints
Confondus
Et qui tout nûment est
Le fond étroit d’une barque
Dérivant devant la belle
Ile d’Elbe.

André Pieyre de Mandiargues

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Coucher avec elle

24 Mars 2019, 02:38am

Publié par vertuchou

Coucher avec elle
Pour le sommeil côte à côte
Pour les rêves parallèles
Pour la double respiration

Coucher avec elle
Pour l’ombre unique et surprenante
Pour la même chaleur
Pour la même solitude

Coucher avec elle
Pour l’aurore partagée
Pour le minuit identique
Pour les mêmes fantômes

Coucher coucher avec elle
Pour l’amour absolu
Pour le vice, pour le vice
Pour les baisers de toute espèce

Coucher avec elle
Pour un naufrage ineffable
Pour se prouver et prouver vraiment
Que jamais n’a pesé sur l’âme et le corps des amants
Le mensonge d’une tache originelle


Robert Desnos 1942

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Il ya celui

20 Mars 2019, 02:36am

Publié par vertuchou

Il y a celui qui vit
dans l'auberge des feuilles
Et celui qui bâtit
de hautes citadelles

Il y a le feu qui pourrit
sur sa cendre muette
Et la flamme en tes yeux
qui ne saurait s'éteindre

Il y a des souvenirs qui meurent
de leurs ailes blessés
Et des visages qui éclairent
longtemps après leur mort

Il y a le vin et le sang
le pain et la dent
la faim et son désir couronné

Il y a celui qui toujours tourne
autour de soi

Et celui qui met ses bras
autour du monde

 Jean Pierre Siméon

 

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Le tendre et dangereux visage de l'amour

16 Mars 2019, 02:26am

Publié par vertuchou

Le tendre et dangereux
visage de l'amour
m'est apparu un soir
après un trop long jour
C'était peut-être un archer
avec son arc
ou bien un musicien
avec sa harpe
Je ne sais plus
Je ne sais rien
Tout ce que je sais
c'est qu'il m'a blessée
peut-être avec une flèche
peut-être avec une chanson
Tout ce que je sais
c'est qu'il m'a blessée
blessée au coeur
et pour toujours
Brûlante trop brûlante
blessure de l'amour.

Jacques Prévert

 

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Toujours l'amour

12 Mars 2019, 02:33am

Publié par vertuchou

Sous les lueurs des plantes rares

les joues roses des cerisiers

les diamants de la distance

Et les perles dont elle se pare

Sous les lustres des flaques tièdes

A travers la campagne hachée

A travers les sommeils tranchés

A travers l'eau et les ornières

les pelouses des cimetières

A travers toi

Au bout du monde

Le monde couru pas à pas

Ton amour sous la roue du soir

A peine la force de ce geste de désespoir

A peine l'eau ridée sur le cours de ton sein

Contre le parapet fragile du destin

J'aime ces flocons blancs de la pensée perdue

dans le vent de l'hiver et le printemps mordu

Mon esprit délivré de ces chaînes anciennes

Et que la rouille a dénouées

Pour me serrer plus fort aujourd'hui dans les tiennes.

Pierre Reverdy

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L'amour en cage

8 Mars 2019, 02:24am

Publié par vertuchou

Mon cœur s'est pris à tes épaules
Mon cœur s'est pris à tes yeux gris
Le soleil s'est éteint
Et la neige est tombée
J'ai eu froid sans mon cœur
Rends-le moi
Mon cœur tremblait dans tes mains calmes
Mon cœur tremblait contre le tien

Les oiseaux se sont tus
Et les fleurs ont pâli
J'ai si froid sans mon cœur, rends-le moi
Ne le mets pas dans une cage
Il va mourir comme l'amour
Laisse-moi courir les rues
Laisse-moi vivre au fil des jours

J'ai mis le bonheur à la porte
Et j'ai brisé tous ses anneaux
J'ai laissé les baisers
J'ai cassé les serments
Et j'enferme mon cœur avec moi
Demain, demain je serai seul
Dans le silence de ma vie
Me prendra le hasard
M'aimera qui voudra
Mais j'enferme mon cœur avec moi

Je serai libre dans ma cage
Je serai libre avec mon cœur
Et j'irai courir les rues
Les rues de rêve
Où vont mes amours

Boris Vian

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Aime-moi

4 Mars 2019, 12:21pm

Publié par vertuchou

Aime-moi, non comme les nourrices rêveuses
Mes poumons tombants, ni comme le cyprès
Dans son âge l’argile de la jeune fille,

Aime-moi et soulève ton masque.

Aime-moi non comme les filles du paradis

Leurs amants aériens, ni comme la sirène

Ses amants de sel dans l’océan.

Aime-moi et soulève ton masque.

Aime-moi, non comme le pigeon ébouriffé

Les cimes des arbres, ni comme la légion

Des mouettes la lèvre des vagues.

Aime-moi et soulève ton masque.

Aime-moi comme la taupe aime son obscurité

Et la tigresse le cerf craintif ;

Amour et peur soient tes deux amours !

Aime-moi et soulève ton masque !

Dylan Thomas

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Un amour au-delà de l'amour,

28 Février 2019, 02:35am

Publié par vertuchou

Un amour au-delà de l'amour,
plus haut que le rite du lien,
au-delà du jeu sinistre
de la solitude et de la compagnie.


Un amour qui n'ait pas à revenir,
mais non plus à s'en aller.
Un amour non soumis
aux frénésies d'aller et venir,
d'être éveillés ou endormis,
d'appeler ou de se taire.


Un amour pour être ensemble
ou pour ne l'être pas,
mais aussi pour tous les états intermédiaires.


Un amour qui serait comme ouvrir les yeux,
Et peut-être aussi comme les fermer.

Roberto Juarroz

 

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Ce matin, je dirai

24 Février 2019, 02:35am

Publié par vertuchou

Ce matin, je dirai le simple bonheur d’un homme allongé au creux d’une

     barque

L’oblongue coquille d’un canot s’est refermée sur lui

Il dort C’est une amande La barque comme un lit épouse son sommeil

 

La mer digère l’eau en sa profondeur fauve

C’est un grand arbre d’eau d’algues et de ciel bleu

C’est une immense fleur à fleur de terre et d’eau

Et l’homme allongé au creux d’une barque s’adosse à son mystère

 

                              Il dort

                              L’air s’appuie sur sa face

                              La vague le soulève

 

                              Il naîtra d’un ressac

                              Du cri d’une mouette

 

                              Le regard apaisé

 

                              Les mains nouées

 

                              Les pieds joints

Gaston Puel

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Fiche de police

16 Février 2019, 02:30am

Publié par vertuchou

Pour Pierre Seghers

 

 

Il y avait ton cœur fermé

ton cœur ouvert

ton cœur de feu couvert

tes cheveux pour filer entre les doigts

pour verser leur sable sur mon sommeil

et pour enchanter la fatigue

tes cheveux comme un treillage entre le regard et les

   vignes qui flambent

tes cheveux de luisant et de sorgue

tes yeux avec la halte à l’ombre

et la colonne de froid sur le puits

tes yeux les anémones ouvertes dans la mer

tes yeux pour plonger droit dans les vaucluses

et dérober leurs paillettes aux fontaines

tes yeux sur les averses qui volent sur les ardoises

tes bras pour les bras tendus

pour le geste cueillant le linge qui sèche

pour tenir la moisson de toile contre ta poitrine

pour maintenir la maison de souvenirs contre le vent

tes bras pour touiller les bassines de confiture

tes seins les dunes d’un beau soir

tes seins pour les paumes calleuses au retour du travail

- mais sais-tu les meules qui se prêtent se creusent

quand il faut le repos

- sais-tu le nez dans les sources d’herbe

quand la marinière trempe de buée sa chanson –

tes seins pour bander

tes mains – pavots qui apprivoisent l’insomnie

tes mains pour les mains nouées et les promesses scellées

tes mains pour tendre les tartines

tes mains pour toucher ton amour

tes hanches comme la péniche pleine

comme l’amphore épousée par les doigts de haut en bas

ton ventre pour les tabliers bleus du matin

et les gaines soyeuses des minuits de luxe

ton ventre la pleine joie de la pleine mer

ton ventre de houle

tes cuisses de flandre

ton sillage de carène heureuse et de menthe volée

ton odeur de servante jeune et de pain bis

ton odeur de vachère et de jachère en avril

ton odeur de renoir et d’auberge calme

ta peau de santé le slalom nègre sur la pente des étés

tes robes de bouquets aux crayons de couleurs

sur un vieux cahier d’école

tes robes en dimanche tes robes de bonjour

tes matinées au lit comme une nage facile par la grande baie

 

   des fougères

ton envie comme une salve qui salue la rade où brûlent mille

 

   rochelles

et l’argent des avirons

- et te voici dressée, plantée sur ton plaisir et qui délires –

ton envie le suc qui éclate de la figue mûre

ta voix venue des châteaux en Bavière

ta voix qui étonne les légendes dissimulées

ta bouche pour dire oui

ta salive à boire

ton sourire d’enfance retrouvée.

 

 

   Il y avait ce plus secret de toi

ce blond de toi épanouie

l’étoile de mer encore humide entre deux désirs.

 

 

   Il y avait ton attente la première permission

du soldat à la guerre

ton souvenir – et c’est la pluie qui bat tiède

contre les volets clos de la mémoire

ton souvenir à inventer

- mais jamais toi tenue certaine

au midi du bonheur

et pourtant quelques-uns t’ont vue en plein jour

ou derrière leurs poèmes

tu es plus vieille que la peine du monde

et plus neuve que la joie de vivre

c’est toi que les hommes ont toujours voulue

dans leur faim de tendresse

au bout des jours au bout des routes

celle qu’ils ont appelée la veille de la chaise électrique

ou du peloton d’exécution

pour qui tous ont trahi leur plus franche parole

et tenu leurs plus dérisoires serments

celle qui embrassait trop tard les gars punis

avant la fosse commune ou les croix de bois.

 

   Il me reste à te donner un nom

   à te donner vie

   il me reste surtout à te rencontrer

   comme les mains émerveillées de l’aveugle

   trouvent la présence du soleil

   sur un pan de mur.

André Hardellet

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