Coups de cœur
Sa dernière nuit....
Sa dernière nuit de vivante
C’était une Nuit comme les Autres
Sauf qu’elle Mourait — et cela
Changeait pour nous l’Aspect des Choses
Nous remarquions les plus menues —
Auparavant inaperçues
Cette grande clarté sur nos Esprits
Les mettait — comme en italique.
Comme Nous allions et venions
Entre sa Chambre finale
Et les Chambres où Ceux qui seraient
Vivants demain étaient, un Blâme
À l’idée que les Autres puissent vivre
Alors que tout était fini pour Elle
Une Jalousie dans l’air envers Elle
Si proche de l’infini —
Nous avons attendu qu’Elle franchisse le pas —
Un moment étroit — Nos Âmes —
Trop bousculées pour parler
Enfin l’avis est arrivé.
Elle en a pris note et l’a oublié —
Puis aussi légère qu’un Roseau
Penché sur l’Eau, s’est à peine débattue —
A consenti, et elle est morte —
Et Nous — Nous avons arrangé les Cheveux —
Et mis la Tête droite —
Puis il n’est plus resté que le terrifiant loisir
de gendarmer la Foi —
Emily Dickinson
Aux yeux d’un photographe
Tout ce qui surgit, mort ou vif, aux yeux d’un photographe inspire prend
mystérieusement différentes formes : un objet vient à la vie grâce
à la lumière ou a à ce qui l’entoure.
Et si le photographe est un peu talentueux,
il pourra en faire quelque chose – j’imagine que cela s’appelle la poésie.
Josef Sudek
Faire vivre
Ils étaient quelques-uns qui vivaient dans la nuit
En rêvant du ciel caressant
Ils étaient quelques-uns qui aimaient la forêt
Et qui croyaient au bois brûlant
L’odeur des fleurs les ravissait même de loin
La nudité de leurs désirs les recouvrait
Ils joignaient dans leur cœur le souffle mesuré
A ce rien d’ambition de la vie naturelle
Qui grandit dans l’été comme un été plus fort
Ils joignaient dans leur cœur l’espoir du temps qui vient
Et qui salue de loin un autre temps
A des amours plus obstinées que le désert
Un tout petit peu de sommeil
Les rendait au soleil futur
Ils duraient ils savaient que vivre perpétue
Et leurs besoins obscurs engendraient la clarté.
Ils n’étaient que quelques-uns
Ils furent foule soudain
Ceci est de tous les temps.
Paul Eluard
Piazzolla Forever
Je trouvai Albertine dans son lit
Je trouvai Albertine dans son lit. Dégageant son cou, sa chemise blanche
changeait les proportions de son visage qui congestionné par le lit,
ou le rhume, ou le dîner, semblait plus rose ; je pensai aux couleurs
que j’avais eues quelques heures auparavant à côté de moi, sur la digue,
et desquelles j’allais enfin savoir le goût ;
sa joue était traversée de haut en bas par une de ses longues tresses noires
et bouclées que pour me plaire elle avait défaites entièrement.
Elle me regardait en souriant.
A côté d’elle, dans la fenêtre, la vallée était éclairée par le clair de lune.
La vue du cou nu d’Albertine, de ces joues trop roses, m’avait jeté
dans une telle ivresse (c’est-à-dire avait tellement mis pour moi
la réalité du monde non plus dans la nature ; mais dans le torrent
des sensations que j’avais peine à contenir) que cette vue
avait rompu l’équilibre entre la vie immense, indestructible
qui roulait dans mon être et la vie de l’univers, si chétive en comparaison.
Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs
Le monde entier est un miroir
Sache que le monde tout entier est miroir,
dans chaque atome se trouvent
cent soleils flamboyants.
Si tu fends le cœur d’une seule goutte d’eau,
il en émerge cent purs océans.
Si tu examines chaque grain de poussière,
mille Adam peuvent y être découverts…
Un univers est caché dans une graine de millet ;
tout est rassemblé dans le point du présent…
De chaque point de ce cercle
sont tirées des milliers de formes.
Chaque point, dans sa rotation en cercle,
est tantôt un cercle,
tantôt une circonférence qui tourne.
Mahmûd Shabestarî
Facile est bien
Facile est beau sous tes paupières
Comme l’assemblée du plaisir
Danse et la suite
J’ai dit la fièvre
Le meilleur argument du feu
Que tu sois pâle et lumineuse
Mille attitudes profitables
Mille étreintes défaites
Répétées vont s’effaçant
Tu t’obscurcis tu te dévoiles
Un masque tu l’apprivoises
Il te ressemble vivement
Et tu n’en parais que mieux nue
Nue dans l’ombre et nue éblouie
Comme un ciel frissonnant d’éclairs
Tu te livres à toi-même
Pour te livrer aux autres.
Paul Eluard
Groeikracht van de natuur
Le premier amour
Vous souvient-il de cette jeune amie,
Au regard tendre, au maintien sage et doux ?
À peine, hélas ! Au printemps de sa vie,
Son cœur sentit qu'il était fait pour vous.
Point de serment, point de vaine promesse :
Si jeune encore, on ne les connaît pas ;
Son âme pure aimait avec ivresse
Et se livrait sans honte et sans combats.
Elle a perdu son idole chérie :
Bonheur si doux a duré moins qu'un jour !
Elle n'est plus au printemps de sa vie,
Elle est encore à son premier amour.
Marceline Desbordes-Valmore

