Même dispersée en mille éclats
Même dispersée en mille éclats
Elle est toujours là
La lune dans l'eau.
Ueda Choshu
Coups de cœur
Même dispersée en mille éclats
Elle est toujours là
La lune dans l'eau.
Ueda Choshu
La poésie a, comme la vie, l'excuse de ne rien prouver.
Emil Cioran
On finit par suivre la lumière
qui nous bouleverse parfois
à travers un geste
sentir que rien ne viendra
sinon quelque désastre
On finit par ne plus voir
les percées du vide
on oublie ce visage
qui n’a jamais existé
ailleurs que devant soi
On s’ouvre au silence qui revient
ne plus répondre au bruit des pas
ne plus croire qu’on a aimé
soutenir un instant
la beauté de nos vies
Plus rien n’est lié soudain
plus rien ne s’accomplit
tout redevient fragile
On finit par ne plus entendre
que ces mots accidentés
appelant sans relâche
ce qui n’est jamais venu
et ne viendra jamais
On finit par dire qu’on est là
faire signe parmi nos absences
ne plus fuir la mémoire
des failles qui nous blessent
ces manques de tendresse
On finit par sentir le temps
qui replie nos regards
lentement les referme
comme une blessure
dont on ne parle plus
Plus rien n’est lié soudain
plus rien ne s’accomplit
tout redevient fragile
Sur ce manque sans fond
se dire qu’il y a quelqu’un
quelqu’un au bout des mots
on se souvient soudain
de ce qui fut approché, effleuré
du désir dans lequel nous jette un corps
On finit par répondre chaque fois
à ce qui peut encore venir
on finit par se souvenir
qu’il y eut quelqu’un
quelqu’un derrière le désastre
Et puis l’on finit par guérir
de ses premières questions
toutes restées sans réponse
dans un regard perdu
sur un nouvel amour
Quand tout se démêle enfin
que tout s’accomplit
tout redevient fragile
Hélène Dorion
O si chère de loin et proche et blanche, si
Délicieusement toi, Mary, que je songe
À quelque baume rare émané par mensonge
Sur aucun bouquetier de cristal obscurci
Le sais-tu, oui ! pour moi voici des ans, voici
Toujours que ton sourire éblouissant prolonge
La même rose avec son bel été qui plonge
Dans autrefois et puis dans le futur aussi.
Mon coeur qui dans les nuits parfois cherche à s'entendre
Ou de quel dernier mot t'appeler le plus tendre
S'exalte en celui rien que chuchoté de soeur
N'étant, très grand trésor et tête si petite,
Que tu m'enseignes bien toute une autre douceur
Tout bas par le baiser seul dans tes cheveux dite.
Stéphane Mallarmé
J’ai besoin d’elle, la vie en son absence n’a aucun intérêt, tout devient ennuyeux, ridicule, agaçant. Je suis malheureux de savoir qu’elle parvient à respirer loin de moi, qu’elle peut parfaitement se passer de ma présence alors que moi je ne parviens à me passer de la sienne qu’avec les pires difficultés. […]
Je continue de croire qu’un jour quelque chose va arriver entre elle et moi. Je sais que c’est écrit. Tous les fleuves coulent vers la mer. Simplement, je ne sais pas quand la chose se passera, peut-être dans un mois, peut-être dans dix ans. Les existences sont animées par des moteurs aux soubresauts étranges et aux développements non prédictibles.
Marc Pautrel, Polaire
Puisque nous sommes mortels,
Puisqu'en nous, déjà, cheminent
Les ombres et que le temps montant
Comme un gravier s'éboule,
Puisque s'élancent à la course
D'autres soleils,
En nous, pour publier l'instant accompli,
Avec les mots et les choses qui les portent
Dans la plus grande attention, la nudité
De l'âme quand elle s'éveille avant le jour,
Nous choisissons le témoignage.
Car nous sommes responsables,
Non de ce que nous avons fait,
Mais des promesses non tenues.
Ce n'est point de ne point avoir fait le mal.
Les mains quittes ne sont jamais pures.
Il faut les avoir noires de terre,
Saisies en leur travail, armées.
Il fallait toujours parfaire.
L'ordre du monde le demande.
C'est par les rêves tenus
Que se fait notre alliance.
Je n'ai pas assez aimé.
Jean Malrieu
Qu’autres que vous soient désirées,
Qu’autres que vous soient adorées,
Cela se peut facilement ;
Mais qu’il soit des beautés pareilles
À vous, merveille des merveilles,
Cela ne se peut nullement.
Que chacun sous telle puissance
Captive son obéissance,
Cela se peut facilement ;
Mais qu’il soit une amour si forte
Que celle-là que je vous porte,
Cela ne se peut nullement.
Que le fâcheux nom de cruelles
Semble doux à beaucoup de belles,
Cela se peut facilement ;
Mais qu’en leur âme trouve place
Rien de si froid que votre glace,
Cela ne se peut nullement.
Qu’autres que moi soient misérables
Par vos rigueurs inexorables,
Cela se peut facilement ;
Mais que de si vives atteintes
Parte la cause de leurs plaintes,
Cela ne se peut nullement.
Qu’on serve bien lorsque l’on pense
En recevoir la récompense,
Cela se peut facilement ;
Mais qu’une autre foi que la mienne
N’espère rien, et se maintienne,
Cela ne se peut nullement.
Qu’à la fin la raison essaie
Quelque guérison à ma plaie,
Cela se peut facilement ;
Mais que d’un si digne servage
La remontrance me dégage,
Cela ne se peut nullement.
Qu’en ma seule mort soient finies
Mes peines et vos tyrannies,
Cela se peut facilement ;
Mais que jamais par le martyre
De vous servir je me retire,
Cela ne se peut nullement.
François de Malherbe — Chansons
La lecture active du poème ouvre et libère la conscience.
Or, la conscience libre fait le citoyen libre.
Donc, la poésie est la condition d’une cité libre.
— Jean-Pierre Siméon, 2015