Coups de cœur
Songe
Je voudrais t'emporter dans un monde nouveau
Parmi d'autres maisons et d'autres paysages
Et là, baisant tes mains, contemplant ton visage,
T'enseigner un amour délicieux et nouveau,
Un amour de silence, d'art et de paix profonde :
Notre vie serait lente et pleine de pensées,
Puis, par hasard, nos mains un instant rapprochées
Inclineraient nos cœurs aux caresses profondes.
Et les jours passeraient, aussi beaux que des songes,
Dans la demi-clarté d'une soirée d'automne,
Et nous dirions tout bas, car le bonheur étonne :
Les jours d'amour sont doux quand la vie est un songe.
Rémy de Gourmont
J’oubliai tout
J’oubliai tout, l’heure, les murs, la ville et son étuve, ma vie boiteuse,
ce que j’étais venu chercher ici. Tout.
Tout parce qu’une femme soudain, à corps et à cri dans le silence,
venait d’effacer d’un trait de lumière toutes les femmes de ma vie ;
parce qu’une femme d’un seul mouvement devant moi
découvrait la femme, celle qui précède la mémoire
et lui donne forme et couleurs dans le désir insatiable
-et la mort souvent nous a saisis avant que nous l’ayons tenue
tout entière entre nos yeux.
Guy Goffette, Elle, par bonheur, et toujours nue
Invitation au rêve
Viens, nous allons rêver, le soir propice descend, La volupté de l’ombre, les joues des étoiles nous appellent. Viens, nous allons tendre nos filets aux merveilles, compter les fils de la lumière, Et les pentes des collines seront témoins de notre amour.
Nous marcherons ensemble sur le flanc de notre île sans sommeil Nous laisserons dans le sable les empreintes de nos pas vagabonds, Quand viendra le matin répandre sa fraîche rosée, Sur le lieu de nos rêves poussera, pour le moins, une rose.
Nous rêverons que nous escaladons les montagnes de la lune. Nous folâtrerons dans une solitude sans limites, sans humains, Loin, loin, jusqu’où le souvenir ne pourra pas Nous rejoindre, car nous serons par delà le champ de la pensée.
[…]
Nous rêverons que nos pas nous portent vers hier, non vers demain Et que nous parvenons à Babel par une aube perlée ; Amoureux, nous ferons au temple le serment de nous aimer ; Un prêtre de Babel nous bénira de ses mains pures.
Nâzik al Malaika
Ballet des ombres heureuses
Chant d'amour (III)
Pourquoi sous tes cheveux me cacher ton visage ?
Laisse mes doigts jaloux écarter ce nuage :
Rougis-tu d'être belle, ô charme de mes yeux ?
L'aurore, ainsi que toi, de ses roses s'ombrage.
Pudeur ! honte céleste ! instinct mystérieux,
Ce qui brille le plus se voile davantage ;
Comme si la beauté, cette divine image,
N'était faite que pour les cieux !
Tes yeux sont deux sources vives
Où vient se peindre un ciel pur,
Quand les rameaux de leurs rives
Leur découvrent son azur.
Dans ce miroir retracées,
Chacune de tes pensées
Jette en passant son éclair,
Comme on voit sur l'eau limpide
Flotter l'image rapide
Des cygnes qui fendent l'air !
Ton front, que ton voile ombrage
Et découvre tour à tour,
Est une nuit sans nuage
Prête à recevoir le jour ;
Ta bouche, qui va sourire,
Est l'onde qui se retire
Au souffle errant du zéphyr,
Et, sur ces bords qu'elle quitte,
Laisse au regard qu'elle invite,
Compter les perles d'Ophyr !
Ton cou, penché sur l'épaule,
Tombe sous son doux fardeau,
Comme les branches du saule
Sous le poids d'un passereau ;
Ton sein, que l'oeil voit à peine
Soulevant à chaque haleine
Le poids léger de ton coeur,
Est comme deux tourterelles
Qui font palpiter leurs ailes
Dans la main de l'oiseleur.
Tes deux mains sont deux corbeilles
Qui laissent passer le jour ;
Tes doigts de roses vermeilles
En couronnent le contour.
Sur le gazon qui l'embrasse
Ton pied se pose, et la grâce,
Comme un divin instrument,
Aux sons égaux d'une lyre
Semble accorder et conduire
Ton plus léger mouvement.
Alphonse de Lamartine
La poésie n'est pas censée comprendre
Premier Jour
Des draps blancs dans une armoire
Des draps rouges dans un lit
Un enfant dans sa mère
Sa mère dans les douleurs
Le père dans le couloir
Le couloir dans la maison
La maison dans la ville
La ville dans la nuit
La mort dans un cri
Et l’enfant dans la vie.
Jacques Prévert
Minuetto/Trio, 3/4, la majeur/ré majeur
Luigi Boccherini, troisième mouvement "Menuet", quintette à cordes avec deux violoncelles en mi majeur opus 11 no 5 (G.275)
Tristesse d'été
Le soleil, sur le sable, ô lutteuse endormie,
En l'or de tes cheveux chauffe un bain langoureux
Et, consumant l'encens sur ta joue ennemie,
Il mêle avec les pleurs un breuvage amoureux.
De ce blanc flamboiement l'immuable accalmie
T'a fait dire, attristée, ô mes baisers peureux
" Nous ne serons jamais une seule momie
Sous l'antique désert et les palmiers heureux ! "
Mais la chevelure est une rivière tiède,
Où noyer sans frissons l'âme qui nous obsède
Et trouver ce Néant que tu ne connais pas.
Je goûterai le fard pleuré par tes paupières,
Pour voir s'il sait donner au coeur que tu frappas
L'insensibilité de l'azur et des pierres.
Stéphane Mallarmé