Coups de cœur
Voyage sentimental
Vos frais parfums les goûterais-je
Savoie aux vallons bleus,
Cloches lointaines et laineux
Pétales de la neige
Nous y cueillîmes, exilés
L'aubépine sauvage ;
Et de la mer au long des plages
Sous les pins violets,
Rose marine, Adolescence,
De ces fragiles fleurs
Ne gardez-vous la souvenance
Qui m'embaume le cœur ?
John Donne
Lettre de Juliette Drouet à Victor Hugo, 1833
Si tu savais combien je t’aime – combien tu es nécessaire à ma vie – tu n’oserais pas t’absenter un seul moment – Tu resterais toujours près de moi – ton cœur contre mon cœur, ton âme contre mon âme –
[...] Pauvre fille que je suis – Je ne te verrai probablement pas ce soir – Oh, reviens – mon âme, ma vie – reviens – Si tu savais comme je te désire – comme le souvenir de cette nuit me rend folle et impatiente de bonheur – combien je désire m’enivrer de ton haleine et de tes baisers que je savoure en extase sur ta bouche.
Mon Victor, pardonne-moi toutes mes folies, c’est encore de l’amour. Aime-moi – j’ai bien besoin de ton amour pour me sentir exister – C’est le soleil qui ranime ma vie –
Je vais me coucher – Je m’endormirai en priant pour toi – Le besoin que j’ai de ton bonheur me donne de la foi –
À toi ma dernière pensée.
À toi tous mes rêves.
Juliette
Les élements
Je rêve des quatre éléments, terre, eau, feu, air.
Je rêve du Bien et du Mal.
Et la terre, l´eau, le feu, l´air, le Bien et le Mal s´entremêlent et deviennent l´Essentiel.
D´une toison céleste agitée s´élève une feuille.
La feuille se transforme en un torse.
Le torse se transforme en un vase.
Un énorme nombril apparaît.
Il grandit,
il devient toujours plus grand.
La toison céleste agitée se dissout en lui.
Le nombril est devenu un soleil,
une source immense.
la source du monde.
Elle brille.
Elle est devenue lumière.
Elle est devenue l´Essentiel.
En faisant un effort, je peux me souvenir de la différence
entre un palais et un nid.
Un nid et un palais ont la même splendeur.
Dans la fleur l´étoile rougit déjà.
Ce mélange, cet entremêlement, cette dissolution, cette abolition des frontières, c´est le chemin qui mène à l´Essentiel.
Comme les nuages les formes du monde tournent les unes dans les autres.
Plus elles s´unissent en profondeur,
plus elles sont proches de l´essence du monde.
Lorsque le corporel disparaît,
l´Essentiel resplendit.
Je rêve du crâne volant,
de la porte du nombril et des deux oiseaux qui forment la porte,
d´une feuille qui se change en un torse,
de boules jaunes, de surfaces jaunes,
de temps jaune, vert, blanc,
de la montre essentielle sans aiguille ni cadran.
Je rêve de dedans et dehors, d´en haut et d´en bas, d´ici et là-bas, d´aujourd'hui et demain.
Et dedans, dehors, en haut, en bas, ici, là-bas, aujourd'hui, demain se mélangent, s´entremêlent, se dissolvent.
Cette abolition des frontières est le chemin qui mène à l´Essentiel.
Hans Arp
Ulysse
Je ne refuse point qu'en si belle jeunesse
Je ne refuse point qu’en si belle jeunesse
De mille et mille amants vous soyez la maîtresse,
Que vous n’aimiez partout, et que, sans perdre temps,
Des plus douces faveurs ne les rendiez contents :
La beauté florissante est trop soudain séchée
Pour s’en ôter l’usage, et la tenir cachée.
Mais je crève de rage et supporte au-dedans
Des glaçons trop serrés et des feux trop ardents,
Quand en dépit de moi vous faites que je sache
Le mal qui n’est point mal lorsque bien on le cache.
M’est-ce pas grand regret quand, sans le rechercher,
Fuyant pour n’en rien voir, on me le fait toucher ?
On me le dit par force, et ce qui plus me tue,
On le crie en la cour, au palais, en la rue !
J’en entends le succès dès qu’il est advenu.
Si vous faites un pas, votre coche est connu,
Vos pages, vos laquais, et ces lieux ordinaires
Qui vous servent de temple aux amoureux mystères.
Pour n’en connaître rien, fussé-je aveugle et sourd !
Ou bien las ! que plutôt le commun bruit qui court
Ne vient-il à moi seul, sans que la renommée
L’éventant çà et là vous rende diffamée ?
Si seul je le savais que je serais content !
Le mal qu’on dit de vous ne m’irait dépitant,
Et lisant de mes yeux votre faute notoire
Pour me réconforter je n’en voudrais rien croire…
Philippe Desportes
La poésie peut être l'envers
La poésie peut être l'envers du silence, son miroir.
--- Denis Bélanger
Ta source
Elle naît tout en bas d'un lieu géométrique
À la sentir couler, je me crois à la mer
Parmi les poissons fous, c'est comme une musique
C'est le printemps et c'est l'automne et c'est l'hiver
L'été, ses fleurs mouillées au rythme de l'extase
Dans des bras de folie accrochent les amants
On dirait que l'amour n'a plus besoin de phrases
On dirait que les lèvres n'ont plus besoin d'enfants
Elles coulent les sources, en robe ou en guenilles
Celles qui sont fermées, celles qu'on n'ouvre plus
Sous des linges qu'on dit marqués du sceau des filles
Et ces marques, ça me fait croire qu'il a plu
Qui que tu sois, toi que je vois, de ma voix triste
Microsillonne-toi et je n'en saurai rien
Coule dans ton phono ma voix de l'improviste
Ma musique te prend les reins alors tu viens
Ta dune, je la vois, je la sens qui m'ensable
Avec ce va-et-vient de ta mer qui s'en va
Qui s'en va et revient mieux que l'imaginable
Ta source, tu le sais, ne s'imagine pas
Et tu fais de ma bouche un complice estuaire
Et tes baisers mouillés dérivant de ton cygne
Ne se retourneront jamais pour voir la Terre
Ta source s'est perdue au fond de ma poitrine
Ta source... je l'ai bue
Léo Ferré
Windowsill Daydreaming
Parole dans l’ombre
Elle disait: C’est vrai, j’ai tort de vouloir mieux;
Les heures sont ainsi très-doucement passées;
Vous êtes là; mes yeux ne quittent pas vos yeux,
Où je regarde aller et venir vos pensées.
Vous voir est un bonheur; je ne l’ai pas complet.
Sans doute, c’est encor bien charmant de la sorte!
Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît,
A ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte;
Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous;
Vous êtes mon lion, je suis votre colombe;
J’entends de vos papiers le bruit paisible et doux;
Je ramasse parfois votre plume qui tombe;
Sans doute, je vous ai; sans doute, je vous voi.
La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,
Je le sais; mais, pourtant, je veux qu’on songe à moi.
Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,
Sans relever la tête et sans me dire un mot,
Une ombre reste au fond de mon coeur qui vous aime;
Et, pour que je vous voie entièrement, il faut
Me regarder un peu, de temps en temps, vous-même.
Paris, Octobre 18..
Victor Hugo

