Coups de cœur
Dans le parc
Dans le parc aux lointains voilés de brume, sous
Les grands arbres d’où tombe avec un bruit très doux
L’adieu des feuilles d’or parmi la solitude,
Sous le ciel pâlissant comme de lassitude,
Nous irons, si tu veux, jusqu’au soir, à pas lents,
Bercer l’été qui meurt dans nos cœurs indolents.
Nous marcherons parmi les muettes allées ;
Et cet amer parfum qu’ont les herbes foulées,
Et ce silence, et ce grand charme langoureux
Que verse en nous l’automne exquis et douloureux
Et qui sort des jardins, des bois, des eaux, des arbres
Et des parterres nus où grelottent les marbres,
Baignera doucement notre âme tout un jour,
Comme un mouchoir ancien qui sent encor l’amour.
Albert Samain
Je t'ai souri
Je t'ai souri. En souriant à mon sourire, tu m'ouvrais
la porte d'un lieu inconnu de tous les autres,
où j'étais seul à pouvoir pénétrer.
Je me jurai dès lors de devenir doux.
Tu m'offrais l'occasion d'être autre chose que moi même.
Tu me donnais cette chance de me recommencer de zéro,
de renverser le jeu en ne gardant que quelques pions.
Yann Moix, Une simple lettre d'amour
Si je pouvais te suivre
Si je pouvais te suivre bien loin,
plus loin que tout ce que tu sais,
dans la solitude du monde
des espaces extrêmes,
là où la voie lactée roule
une lumineuse écume morte
et où tu cherches une attache
dans un espace vertigineux.
Je sais : ce n'est pas possible.
Mais quand aveugle et grelottant,
tu sortiras de ton baptême,
d'un bout à l'autre de l'espace
je vais entendre ton cri,
être pour toi chaleur nouvelle,
être pour toi étreinte nouvelle,
être proche de toi dans un autre monde
parmi les choses au nom inenfanté.
Karin Boye
La Bourgogne
Rêverie sur ta venue
Mon Lou mon Coeur mon Adorée
Je donnerais dix ans et plus
Pour ta chevelure dorée
Pour tes regards irrésolus
Pour la chère toison ambrée
Plus précieuse que n’était
Celle-là dont savait la route
Sur la grand-route du Cathai
Qu’Alexandre parcourut toute
Circé que son Jason fouettait
Il la fouettait avec des branches
De laurier-sauce ou d’olivier
La bougresse branlait des hanches
N’ayant plus rien à envier
En faveur de ses fesses blanches
Ce qu'à la Reine fit Jason
Pour ses tours de sorcellerie
Pour sa magie et son poison
Je te le ferai ma chérie
Quand serons seuls à la maison
Je t'en ferai bien plus encore
L'amour la schlague et cotera
Un cul sera noir comme un Maure
Quand ma maîtresse arrivera
Arrive ô mon Lou que j'adore
Dans la chambre de volupté
Où je t'irai trouver à Nîmes
Tandis que nous prendrons le thé
Pendant le peu d'heures intimes
Que m'embellira ta beauté
Nous ferons cent mille bêtises
Malgré la guerre et tous ses maux
Nous aurons de belles surprises
Les arbres en fleur les Rameaux
Pâques les premières cerises
Nous lirons dans le même lit
Au livre de ton corps lui-même
- C'est un livre qu'au lit on lit -
Nous lirons le charmant poème
Des grâces de ton corps joli
Nous passerons de doux dimanches
Plus doux que n'est le chocolat
Jouant tous deux au jeu des hanches
Le soir j'en serai raplapla
Tu seras pâle aux lèvres blanches
Un mois après tu partiras
La nuit descendra sur la terre
En vain je te tendrais les bras
Magicienne du mystère
Ma Circé tu disparaîtras
Où t'en iras-tu ma jolie
À Paris dans la Suisse ou bien
Au bord de ma mélancolie
Que jamais jamais on n'oublie
Alors sonneront sonneront
Les trompettes d'artillerie
Nous partirons et ron et ron
Petit patapon ma chérie
Vers ce que l'on appelle le Front
J'y ferai qui sait des prouesses
Comme font les autres poilus
En l'honneur de tes belles fesses
De tes doux yeux irrésolus
Et de tes divines caresses
Mais en attendant je t'attends
J'attends tes yeux ton cou ta croupe
Que je n'attende pas longtemps
De tes beautés la belle troupe
M'amie aux beaux seins palpitants
Et viens-t'en donc puisque je t'aime
Je le chante sur tous les tons
Ciel nuageux la nuit est blême
La lune chemine à tâtons
Une abeille sur de la crème.
4 février 1915
(Guillaume Apollinaire
Le vrai poème est un fruit de nature
Le vrai poème est un fruit de nature. C’est ce qui est senti par l’oreille,
dès qu’on l’entend, et encore mieux par la gorge et le souffle,
et même par le corps tout entier […].
C’est une sorte de musique qui a physiologiquement raison […],
qui est à la mesure de l’homme, qui règle comme il faut
ses intimes mouvements, qui brasse, qui étire, qui délivre d’angoisse ce corps si difficile.
Alain
Dis que tout est illusion / Say all is illusion
Dis que tout est illusion
Néanmoins ce néant est tout
Cet inépuisable
trésor d'apparence
Le merle qui chante
la pluie qui commence à tomber
les feuilles qui verdoient
l'arc-en-ciel qui se montre
Réalité ou rêve
Quelle différence ? J'ai vu...
Kathleen Raine
Say all is illusion
Yet that nothing all
This inexhaustible
Treasury of seeming
The blackbird singing,
The rain coming on,
The leaves green,
The rainbow appearing,
Reality or dream
What difference I have seen.
Gallery Visitor
Passe-port
Nez moyen. Œil très-noir. Vingt ans. Parisienne
Les cheveux bien plantés sur un front un peu bas.
Nom simple et très joli, que je ne dirai pas.
Signe particulier : ta maîtresse, ou la mienne.
Une grâce, charmante et tout à fait païenne ;
L'allure d'un oiseau qui retient ses ébats ;
Une voix attirante, à ramper sur ses pas
Comme un serpent aux sons d'une flûte indienne.
Trouvée un soir d'hiver sous un bouquet de bal ;
Chérissant les grelots, ivre de carnaval,
Et vous aimant... le temps de s'affoler d'un autre.
Une adorable fille, — une fille sans cœur,
Douce comme un soupir sur un accord moqueur...
Signe particulier: ma maîtresse, ou la vôtre.
Albert Mérat

