Quelque chose, quelqu'un
les lucioles comme des lanternes du temps.
Quelqu'un descend le talus, tu ne sais pas si c'est toi,
l'eau est chaude, la route aussi,
sur sa chair l'enfance scintille.
Petites étoiles...
immobiles.
Sylvie Fabre G.
Coups de cœur
Je me consume allant de plage en plage.
De jour pensif, pleurant toute la nuit,
Suis sans repos comme est la belle lune :
Et tout soudain que vois venir le soir,
Soupirs du cœur, des yeux fais si grands ondes,
Qu’arrosent champs, et font crouler les bois.
Je hais la ville, et aime mieux les bois :
Car quand je suis en cette douce plage,
Vais déchargeant avec le bruit des ondes
Mes grefs travaux dessous la coye nuit,
Et quand est jour je n’attends que le soir,
Que le soleil donne place à la lune.
Las fussé-je ore au vague de la lune
Bien endormi dedans quelques verts bois :
Et celle-là, qui fait venir le soir
Trop tôt pour moi, vint seule en celle plage
Avecques moi demeurer une nuit,
Et le jour fut tout temps delà les ondes.
Sur ondes faite, aux rayons de la lune,
Et de nuit née, ô Chanson, dans les bois,
Verras demain très riche plage au soir.
Vasquin Philieul
Si j’osais... Si seulement j’osais...
Je vous raconterais la façon dont votre ombre
Se glisse certains soirs, chez moi, dans la pénombre
Pour matérialiser mes rêves les plus fous
Défiant la bienséance, transgressant mes tabous ;
Le frôlement de vos mains, que j’imagine si douces
Qui m’attirent contre vous sans que je les repousse ;
Comment mon subconscient dessine votre image
Et bouscule ma vie, si rangée et si sage ;
Mes doigts sur votre nuque, qui plongent dans vos cheveux
Sentant que vos désirs se font plus impérieux ;
La façon dont vos lèvres embrasent tous mes sens,
Vos caresses qui me donnent cette étrange souffrance.
Je vous dirai ce feu qui consume nos corps
Dans la danse sensuelle que l’on invente alors...
Si j’osais... Si seulement j’osais...
Mais... Le temps passe, et l’aube se lève, déjà...
Rassurez-moi : je n’ai rien dit n’est-ce pas ?
Tenons-nous en aux convenances voulez-vous ?
Je vous souhaite le bonjour... Dîtes... Me permettez-vous ?
Ce soir... Laissez sortir votre ombre !
Claudie Becques
Tout se perd et rien ne vous touche
Ni mes paroles ni mes mains
Et vous passez votre chemin
Sans savoir ce que dit ma bouche
Votre enfer est pourtant le mien
Nous vivons sous le même règne
Et lorsque vous saignez je saigne
Et je meurs dans vos mêmes liens
Quelle heure est-il quel temps fait-il
J’aurais tant aimé cependant
Gagner pour vous pour moi perdant
Avoir été peut-être utile
C’est un rêve modeste et fou
Il aurait mieux valu le taire
Vous me mettrez avec en terre
Comme une étoile au fond d’un trou
Aragon
D'obstacles en terrasses
De rameaux en ténèbres
Le parcours est sans pitié
Va main à main
avec tant d'autres
Leur feu ton feu
seront alliés
Avance
La terre prendra ta forme
Elle n'abolit que les miroirs !
Andrée Chedid
J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m'est chère?
J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.
J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps
Sans doute que je m'éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l'amour et toi, la seule
qui compte aujourd'hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.
J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu'il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu'a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l'ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.
Robert Desnos
Ça ne prévient pas quand ça arrive
Ça vient de loin
Ça c'est promené de rive en rive
La gueule en coin
Et puis un matin, au réveil
C'est presque rien
Mais c'est là, ça vous ensommeille
Au creux des reins
Le mal de vivre
Le mal de vivre
Qu'il faut bien vivre
Vaille que vivre
On peut le mettre en bandoulière
Ou comme un bijou à la main
Comme une fleur en boutonnière
Ou juste à la pointe du sein
C'est pas forcément la misère
C'est pas Valmy, c'est pas Verdun
Mais c'est des larmes aux paupières
Au jour qui meurt, au jour qui vient
Le mal de vivre
Le mal de vivre
Qu'il à nous faut vivre
Vaille que vivre
Qu'on soit de Rome ou d'Amérique
Qu'on soit de Londres ou de Pékin
Qu'on soit d'Egypte ou bien d'Afrique
Ou de la porte Saint-Martin
On fait tous la même prière
On fait tous le même chemin
Qu'il est long lorsqu'il faut le faire
Avec son mal au creux des reins
Ils ont beau vouloir nous comprendre
Ceux qui nous viennent les mains nues
Nous ne voulons plus les entendre
On ne peut pas, on n'en peut plus
Et tous seuls dans le silence
D'une nuit qui n'en finit plus
Voilà que soudain on y pense
A ceux qui n'en sont pas revenus
Du mal de vivre
Leur mal de vivre
Qu'ils devaient vivre
Vaille que vivre
Et sans prévenir, ça arrive
Ça vient de loin
Ça c'est promené de rive en rive
Le rire en coin
Et puis un matin, au réveil
C'est presque rien
Mais c'est là, ça vous émerveille
Au creux des reins
La joie de vivre
La joie de vivre
Viens, il faut la vivre
Ta joie de vivre
La, la, la, la...
La joie de vivre
Barbara
Au bord tristement doux des eaux, je me retire,
Et voy couler ensemble, et les eaux, et mes jours,
Je m'y voy sec, et pasle, et si j'ayme tousjours,
Leur resveuse mollesse où ma peine se mire.
Au plus secret des bois je conte mon martyre,
Je pleure mon martyre en chantant mes amours,
Et si j'ayme les bois, et les bois les plus sours,
Quand j'ai jetté mes cris, me les viennent redire.
Dame dont les beautez me possedent si fort,
Qu'estant absent de vous je n'aime que la mort :
Les eaux en vostre absence, et les bois me consolent.
Je voy dedans les eaux, j'entends dedans les bois,
L'image de mon teint, et celle de ma voix,
Toutes peintes de morts qui nagent, et qui volent.
Jacques Davy du Perron