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Coups de cœur
Le point noir
Quiconque a regardé le soleil fixement
Croit voir devant ses yeux voler obstinément
Autour de lui, dans l’air, une tache livide.
Ainsi, tout jeune encore et plus audacieux,
Sur la gloire un instant j’osai fixer les yeux :
Un point noir est resté dans mon regard avide.
Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil,
Partout, sur quelque endroit que s’arrête mon œil,
Je la vois se poser aussi, la tache noire !
Quoi, toujours ? Entre moi sans cesse et le bonheur !
Oh ! c’est que l’aigle seul – malheur à nous, malheur !
Contemple impunément le Soleil et la Gloire.
Gérard de Nerval
La poésie elle aussi
La poésie elle aussi, plus d'une fois nous devance.
Brûle nos étapes.
Paul Celan
Donna, Donna
La cabane
Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.
Avant cela, nous marchions ensemble dans la forêt ;
Nous regardions, écoutions tout avec joie.
Regardions les arbres et les fleurs,
écoutions le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles,
nous étions si heureux de l’air frais, de l’eau claire et l’un de l’autre…
Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.
La pluie nous a suivis pas à pas et nous a mouillés,
Mais elle est restée à la porte
Et n’est pas entrée
Avec nous
Où notre rire battait
Contre les murs.
Puis nous nous essuyions
les cheveux, les yeux, les visages avec une seule serviettes.
Il pleuvait encore et la pluie faisait du bruit sur le toit de notre cabane
Et claquait à la porte.
Après cela, la nuit tombait mais nous pouvions toujours nous voir l’un l’autre…
Mais enfin en pleine obscurité
Tes épaules, tes seins, tes hanches éclairaient les ténèbres.
Il faisait frais, mais tes bras étaient chauds
Et tes lèvres étaient brûlantes,
Et dans la cabane le lit étroit en bois
Était large et doux…
Peu à peu, la pluie s’est tue.
La pluie nous a quittés et s’ en est allée.
Et nous nous écoutions nous respirer dans ce silence.
Et nous sentions battre nos cœurs
Et ensuite, peu à peu, il a commencé à s’éclaircir,
A travers une petite fenêtre de notre cabane, la lune baissa les yeux
Et chuchotant elle a partagé avec nous ce secret :
“-Il n’y a rien de mieux ni de plus important
Sur la terre”…
Maintenant nous nous réveillons dans des villes différentes,
Eloignées par des centaines de kilomètres,
Dans deux villes différentes.
.
Nous nous réveillons au même moment, mais seuls :
Nous ouvrons les yeux sans joie.
Nous levons nos têtes d’un oreiller sans joie,
nous nous levons sans joie.
Et nous nous habillons.
Dans le même temps mais loin l’un de l’autre
Nous ouvrons nos fenêtres dans des villes différentes.
C’est une journée ensoleillée dans les deux.
Nous regardons par la fenêtre
Et voyons de différentes images
Dans deux villes éloignées par des centaines de kilomètres,
Nous voyons différentes choses,
Mais nous pensons à la même chose,
Nous nous sentons les mêmes,
Et nous nous rappelons les mêmes choses :
Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.
Temour Chkhetian
Quand je pose ma lèvre à votre bouche en fleur
Quand je pose ma lèvre à votre bouche en fleur, Sentez-vous mes baisers descendre à votre cœur ? Sentez-vous palpiter, comme une ardente flamme, Sur vos lèvres d’amour, le meilleur de mon âme ? Je vous adore trop pour pouvoir en causer Autrement que par le langage du baiser ! Vos lèvres!… où parfois tremble l’aveu suprême, Me mettent en contact avec votre amour même ! Vos lèvres!… où je bois longuement, comme une eau, Votre âme, pure ainsi que le plus pur ruisseau ! Vos lèvres!… où j’appuie ardemment ma tendresse, Pour que vous en goutiez la force et la caresse ! Vos lèvres!… mon exquise amoureuse, ô mon bien, Qui me font comprendre en ne murmurant rien ! Vos lèvres!… je les aime et les chante avec fièvres, En rêvant de mourir aux baisers de vos lèvres !
Albert Lozeau, Vos lèvres
La nuit d'hiver
La neige volait, inlassable,
Partout volait.
La chandelle sur notre table
Brûlait, brûlait…
Comme en été les éphémères,
Les flocons blancs
À la fenêtre de lumière
Venaient volant.
Ils la dévoraient d’innombrables
Traits étoilés;
La chandelle sur notre table
Brûlait, brûlait…
Sur le plafond couraient des ombres
De pieds, de mains,
Qui se croisaient dans la pénombre,
Tels nos destins.
Puis, de petits souliers tombaient
Sur le plancher;
Un pleur de cire sur ta robe
Qui s’épanchait…
Dans la rafale impénétrable
Tout basculait;
La chandelle sur notre table
Brûlait, brûlait…
Sur sa flamme soufflait un vent
D,ardeur étrange.
De grandes ailes se croisant,
Comme un ange.
En février d’interminables
Flocons volaient,
La chandelle sur notre table
Brûlait, brûlait…
Boris Pasternak
Tall girl blind date
Tant la désire et la cherche
Tant la désire et la cherche
Qu'à trop aimer je la perds
Si, ainsi, l'on peut rien perdre ...
Son cœur submerge le mien
D'un flot qui ne s'évapore ..
Arnaud Daniel
Je considère depuis toujours
Je considère depuis toujours que la poésie est un diapason de l’existence, intransigeant, sans compromis, c’est-à-dire que c’est à travers la poésie, l’intensité, l’intensité du poème – même si la poésie, on en parlera, peut se trouver au cœur de tous les arts –, qu’on renoue avec ce diapason qui nous enjoint, si on est honnête, si on est sincère, à être pleinement, être sans compromis, être dans une étreinte curieuse avec l’existence. On l’oublie sans cesse : le premier privilège d’être vivant, c’est la fragilité extrême de l’existence – quand on pense à tout ce à quoi on s’occupe, qui est véniel, qui est secondaire, qui est ridiculement du leurre. Quand on comprend qu’on a ce trésor d’existence et quand on est, comme nous, en Europe, plutôt préservés, et qu’on n’arrête pas de se plaindre, de pleurer, de râler, ça m’est insupportable. La poésie nous dit une chose : la vie est un trésor qui n’attend que nous.
Jean-Pierre Siméon, 2015
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