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J’ai toujours cru

13 Septembre 2021, 01:54am

Publié par vertuchou

J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur. C’est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne.

Patrick Modiano

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Réminiscence

12 Septembre 2021, 01:38am

Publié par vertuchou

À présent mon regard porte loin en arrière :
la boucle sera-t-elle bouclée ?
Pourquoi la ville ce matin ressemble-t-elle
tant à cette autre,
toutes lignes superposées :
les mêmes vagues qui déferlent lentement,
la même brume de poussière,
les mêmes bâtisses à demi écroulées sombrant dans la mer salée,
le même triste et inarrêtable malaise :
ce jardin devant lequel je fais halte,
aux dahlias recuits de soleil,
aux capucines châtrées,
au palmier solitaire qui se penche vers Siwa,
mendiant une humidité
maigre et âcre comme urine sur le sable –
rien ne se meurt :
tout ce que je croyais mort depuis longtemps
ressuscite :
la bicoque où d’une claque on m’a fait vivre
et où on m’a ôté le bout de ma virilité comme l’exige la religion,
le sable rouge glissant dans la grande bleue,
l’odeur d’encens portée par le khamsin –
tant dont je me souviens
tant de vieilles lampes rallumées –
des lampes dont je croyais la mèche depuis longtemps carbonisée –
et du fond de la nuit par-delà leur lueur
flotte un visage,
qui se penche sur le mien –
d’une douceur éclatante
et au parfum de fleurs…

Tatamkhulu Afrika

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Escaliers

11 Septembre 2021, 01:30am

Publié par vertuchou

Alexander Rodchenko, Escaliers, 1930

Alexander Rodchenko, Escaliers, 1930

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La trêve

10 Septembre 2021, 01:17am

Publié par vertuchou

La fatigue nous désenlace.
Reste ainsi, mignonne. Je veux
Voir reposer ta tête lasse
Sur l’or épais de tes cheveux.

Tais-toi. Ce que tu pourrais dire
Sur le bonheur que tu ressens
Jamais ne vaudrait ce sourire
Chargé d’aveux reconnaissants.

Sous tes paupières abaissées
Cherche plutôt à retenir,
Pour en parfumer tes pensées,
L’extase qui vient de finir.

Et pendant ton doux rêve, amie,
Accoudé parmi les coussins,
Je regarderai l’accalmie
Vaincre l’orage de tes seins.

François Coppée

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Sache-le, ô monde !

9 Septembre 2021, 01:53am

Publié par vertuchou

Sache-le, ô monde ! Le poète découvre dans ses rêves
La formule de la fleur et la loi de l'étoile.

Marina Tsvetaieva

 

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Ode à une beauté nue

8 Septembre 2021, 01:25am

Publié par vertuchou

Avec un coeur chaste
Avec des yeux purs je célèbre ta beauté
Tenant la bride du sang
De sorte qu'il puisse jaillir et tracer ton contour
Où tu es couchée dans mon Ode
Comme dans une terre de forêts ou dans la vague déferlante
Dans le terreau aromatique, ou dans la musique de la mer

Beauté nue
Également beaux tes pieds
Cambrés par le tapement originel du vent ou du son
Tes yeux, légers coquillages
De la splendide mer américaine
Tes seins de plénitude égale
Faite de lumière vivante
Tes paupières de blé qui battent
Qui révèlent ou recèlent
Les deux profonds pays de tes yeux

La ligne que tes épaules ont divisée en pales régions
Se perd et se marie dans les compactes moitiés d'une pomme
Continue pour trancher ta beauté en deux colonnes
D'or brun, de pur albâtre
Pour se perdre en les deux grappes de tes pieds
Où connaît un regain ton arbre double et symétrique,
Et s'élève feu en fleur, lustre ouvert
Un fruit qui se gonfle
Au dessus du pacte de la mer et de la terre

De quelle matière
Agate, quartz, blé,
Ton corps est-il fait?
Enflant comme pain au four
Pour signaler argentées des collines
Le clivage d'un seul pétale
Suaves fruits d'un velours profond
Jusqu'à demeurée seule
Etonnée
La délicate et ferme forme féminine

Ce n'est pas seulement la lumière qui tombe sur le monde
et se répand à l'intérieur de ton corps
Et déjà s'étouffe
Sous tant de clarté
Prenant congé de toi
Comme si tu étais en feu à l'intérieur

La lune vit dans le dessin de ta peau

Pablo Neruda

traduction: Gilles de Seze

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Suiv Amoin Mon Dalon

7 Septembre 2021, 01:36am

Publié par vertuchou

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Le poème secret

6 Septembre 2021, 01:12am

Publié par vertuchou

Voilà de quoi est fait le chant symphonique de l'amour qui bruit dans la conque de Vénus
Il y a le chant de l'amour de jadis
Le bruit des baisers éperdus des amants illustres
Les cris d'amour des mortelles violées par les dieux
Les virilités des héros fabuleux érigées comme des cierges vont et viennent comme une rumeur obscène
Il y a aussi les cris de folie des bacchantes folles d'amour pour avoir mangé l'hippomane sécrété par la vulve des juments en chaleur
Les cris d'amour des félins dans les jongles
La rumeur sourde des sèves montant dans les plantes tropicales
Le fracas des marées
Le tonnerre des artilleries où la forme obscène des canons accomplit le terrible amour des peuples
Les vagues de la mer où naît la vie et la beauté
Et le chant victorieux que les premiers rayons de soleil faisaient chanter à Memnon l'immobile
Il y a le cri des Sabines au moment de l'enlèvement
Le chant nuptial de la Sulamite
Je suis belle mais noire
Et le hurlement précieux de Jason
Quand il trouva la toison
Et le mortel chant du cygne quand son duvet se pressait entre les cuisses bleuâtres de Léda
Il y a le chant de tout l'amour du monde
Il y a entre tes cuisses adorées Madeleine
La rumeur de tout l'amour comme le chant sacré de la mer bruit tout entier dans le coquillage


Guillaume Apollinaire, le 7 décembre 1915, dédié à Madeleine Pagès

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Je danse en pensant à toi

5 Septembre 2021, 01:06am

Publié par vertuchou

Je  danse en pensant à toi : les yeux fermés, la tête ouverte, l’imaginaire  coulant à flots. Je me balance lentement et t’appelle avec les hanches,  les cheveux et les lèvres. Avec toutes mes lèvres. Je  nous pille, nous invente dans les versions possibles et impossibles du  rêve, et brûle. Et j’adore cette brûlure ancrée en moi, je la soigne, la  maintiens, la nourris dans l’attente que tu la nourrisses à ton tour,  sachant que trop de rêve nuit au feu, et que ce dernier a besoin de vrai  bois de temps en temps afin de rester incandescent.

Joumana Haddad

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Ode à là bicyclette

4 Septembre 2021, 01:50am

Publié par vertuchou

    J’allais sur le chemin crépitant :
    le soleil s’égrenait comme maïs ardent
    et la terre chaleureuse était un cercle infini
    avec un ciel là-haut, azur, inhabité.

    Passèrent près de moi les bicyclettes,
    les uniques insectes
    de cette minute sèche de l’été,
    discrètes, véloces, transparentes :
    elles m’ont semblé simples mouvements de l’air.

    Ouvriers et filles allaient aux usines,
    livrant leurs yeux à l’été,
    leur tête au ciel, assis
    sur les élytres des vertigineuses
    bicyclettes qui sifflaient passant
    ponts, rosiers, ronces
    et midi.

    J’ai pensé au soir, quand les jeunes se lavent
    chantent, mangent, lèvent un verre de vin
    en l’honneur de l’amour et de la vie,
    et qu’à la porte attend la bicyclette,
    immobile parce que son âme
    n’était que de mouvement,
    et, tombée là, elle n’est pas
    insecte transparent qui parcourt l’été,
    mais squelette froid
    qui seulement retrouve un corps errant
    avec l’urgence et la lumière,
    c’est-à-dire avec la
    résurrection de chaque jour.

Pablo Neruda

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