Vertuchou.over-blog.com
Coups de cœur
les parfums
Mon coeur est un palais plein de parfums flottants
Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire,
Et le brusque réveil de leurs bouquets latents
- Sachets glissés au coin de la profonde armoire -
Soulève le linceul de mes plaisirs défunts
Et délie en pleurant leurs tristes bandelettes...
Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,
Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes !
Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,
Odeur du premier feu dans les chambres humides,
Arômes épandus dans les vieilles maisons
Et pâmés au velours des tentures rigides ;
Apaisante saveur qui s'échappe du four,
Parfum qui s'alanguit aux sombres reliures,
Souvenir effacé de notre jeune amour
Qui s'éveille et soupire au goût des chevelures ;
Fumet du vin qui pousse au blasphème brutal,
Douceur du grain d'encens qui fait qu'on s'humilie,
Arôme jubilant de l'azur matinal,
Parfums exaspérés de la terre amollie ;
Souffle des mers chargés de varech et de sel,
Tiède enveloppement de la grange bondée,
Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,
Acre ferment du sol qui fume après l'ondée ;
Odeur des bois à l'aube et des chauds espaliers,
Enivrante fraîcheur qui coule des lessives,
Baumes vivifiants aux parfums familiers,
Vapeur du thé qui chante en montant aux solives !
- J'ai dans mon cœur un parc où s'égarent mes maux,
Des vases transparents où le lilas se fane,
Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,
Des flacons de poison et d'essence profane.
Des fruits trop tôt cueillis mûrissent lentement
En un coin retiré sur des nattes de paille,
Et l'arôme subtil de leur avortement
Se dégage au travers d'une invisible entaille...
- Et mon fixe regard qui veille dans la nuit
Sait un caveau secret que la myrrhe parfume,
Où mon passé plaintif, pâlissant et réduit,
Est un amas de cendre encor chaude qui fume.
- Je vais buvant l'haleine et les fluidités
Des odorants frissons que le vent éparpille,
Et j'ai fait de mon cœur, aux pieds des voluptés,
Un vase d'Orient où brûle une pastille.... .
Anna de Noailles
Oleg comprend
Oleg comprend que l'amour peut être aussi cette tendresse qui protège, qui suspend la douleur, qui rend essentiel le reflet neigeux venant de la fenêtre jusqu'à cette main féminine dont les doigts frémissent dans le sommeil. Une certitude très simple : leur voyage avait pour destination cette ville assoupie, cette chambre donnant sur les grands arbres blancs, ce reflet bleuté de la nuit que ses lèvres effleurent sur la main de la femme.
Andreï Makine, Une femme aimée.
Les lèvres de Jeanne-Sophie
Les lèvres de Jeanne-Sophie étaient mouillées à point. Elles avaient le goût des fromages au lait cru. Mes doigts les ont sillonnées de bas en haut et de haut en bas, en les massant, en les lissant. J’explorais un pays, j’effeuillais un monde. Sa texture me faisait frémir de la plante des pieds à la racine des cheveux. Puis mes doigts se sont saisis de son clitoris. Le clitoris de Jeanne-Sophie était un capital de tendresse. Son toucher me donnait la sensation qu’un autre corps chevauchait mon corps. C’était la planche-contact d’une rencontre soyeuse.
Nimrod - Le balcon sur l’Algérois
Midi en hiver
That Man
Au milieu du champ
Au milieu du champ
Libre de toute chose
L'alouette chante
Matsu Basho
Toute la poésie
Toute la poésie, c'est cela. Soudain, on voit quelque chose;
Louis Zukofsky
Ode à la pauvreté
Quand je suis né,
pauvreté,
tu m’as suivi,
tu me regardais
à travers
les tables pourries
dans l’hiver profond.
Aussitôt
c’étaient tes yeux
qui regardaient par les trous.
Les fuites d’eau
pendant la nuit, répétaient
ton nom et ton prénom
ou parfois
le talon cassé, le robe déchirée,
les chaussures éventrées,
Me mettaient en garde.
Tu étais là
à me guetter
tes dents de ver à bois,
tes yeux de marais,
ta langue grise
qui lacère
les vêtements, le bois,
les os et le sang,
tu étais là
à ma recherche,
à me suivre,
depuis ma naissance
À travers les rues.
Quand j’ai loué une chambre
petite, dans les faubourgs,
assise sur une chaise
tu m’attendais,
ou en tirant les draps
dans un hôtel obscur,
adolescent,
je n’ai pas rencontré le parfum
de la rose dénudée,
mais le sifflement froid
de ta bouche.
Pauvreté,
tu m’as suivi
dans les casernes et les hôpitaux,
dans la paix comme dans la guerre.
Quand je suis tombé malade on a frappé
à la porte :
ce n’était pas le médecin qui entrait,
encore une fois c’était la pauvreté.
Je t’ai vue jeter mes meubles
dans la rue :
les hommes
les laissaient tomber comme une volée de pierres.
Toi, avec un amour horrible,
d’un tas d’abandon
au milieu de la rue et de la pluie
tu faisais
un trône édenté
et en regardant les pauvres,
tu ramassais
mon dernier plat et en faisais un diadème.
Maintenant,
pauvreté,
je te poursuis.
De même que tu fus implacable,
Je suis implacable.
Aux côtés
de chaque pauvre
tu me trouveras en train de chanter,
sous
chaque drap
d’hôpital impossible
tu trouveras mon chant.
Je te suis,
pauvreté,
je te surveille,
je t’approche,
je te tire dessus,
je t’isole,
je te taille les griffes,
je brise
les dents qu’il te reste.
Je suis
partout :
dans l’océan avec les pêcheurs,
dans la mine
les hommes
en s’essuyant le front,
en épongeant la sueur noire,
trouvent mes poèmes.
Je sors chaque jour
avec l’ouvrière textile.
J’ai les mains blanches
à force de distribuer du pain dans les boulangeries.
Là où tu vas,
pauvreté,
mon chant
y chante,
ma vie
y vit,
mon sang
y lutte.
Je jetterai bas
tes pâles bannières
là où elles se dressent.
D’autres poètes
jadis t’ont appelé
sainte,
ils ont adoré ta cape,
se sont nourris de fumée
et ils ont disparu.
Moi, je te défie,
avec de durs vers je te frappe au visage,
je t’embarque et je te déterre.
Moi, avec d’autres,
avec d’autres, bien d’autres,
nous allons te chasser
de la terre vers la lune
pour que tu y demeures
froide et emprisonnée
regardant d’un œil
le pain et les grappes
que couvrira la terre
de demain.
Pablo Neruda

