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Coups de cœur
Pour écrire un seul vers
Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin.
Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât
lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.
Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela.
Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.
Rainer Maria Rilke
Un voyage
Un voyage de mille lieux a commencé par un pas
Lao-tseu
La caresse égarée
La caresse sans cause s’en va de mes doigts,
Elle s’en va de mes doigts… Dans le vent, en passant,
la caresse qui erre sans destin et sans but,
la caresse égarée qui la recueillera ?
Je pus aimer ce soir d’une pitié infinie,
je pus aimer le premier qui vint à passer.
Personne n’arrive. Les sentiers fleuris sont seuls.
La caresse égarée roulera…, roulera…
Si l’on t’embrasse ce soir sur les yeux, voyageur,
si un doux soupir fait frissonner les branches,
si une petite main te presse les doigts
et te prend et te laisse, et arrive et s’en va.
Si tu ne vois pas cette main, ni cette bouche qui t’embrasse,
si c’est l’air qui te laisse l’illusion du baiser,
ô, voyageur qui a le ciel dans les yeux,
fondue dans le vent, me reconnaîtras-tu ?
Alfonsina Storni
La Joconde
L’Atlantide
Quand le léger vaisseau, dans sa course rapide,
Tendant sa voile au vent, fuit sur l’onde limpide,
Et trace sur la mer un sillon lumineux,
Il semble que l’on voit sous le flot écumeux
Se dresser tout au fond de l’ancien Atlantique
Les palais d’une ville étrange et fantastique ;
Et sur l’onde ridée au souffle du zéphyr,
On entend murmurer, ainsi qu’un long soupir,
Celle qui dort ici sous la nappe liquide.
Comme dans son linceul : c’est la belle Atlantide.
Hélas ! ce lieu n’est plus qu’un immense tombeau.
Un vaste continent repose sous cette eau,
Presqu’ignoré de tous, englouti par les ondes ;
Nul bruit ne vient troubler ses retraites profondes,
Rien ne réveille plus les antiques cités.
De grands coraux ont crû dans les murs incrustés,
Et seuls de noirs requins viennent d’un air avide
Errer sous les palais de l’ancienne Atlantide.
Et pourtant cette ville eut ses jours de grandeur:
Avant de s’engloutir en cette profondeur,
Le grand Océan bleu venait mouiller ses plages,
Et les verts orangers ombrageant ses rivages
Inclinaient mollement leurs cimes sur les eaux,
Lorsqu’un zéphyr léger caressant leurs rameaux
Couvrait de leurs fruits d’or la rive verdoyante ;
Et plus loin vers les monts, magnifique, imposante,
On voyait se dresser la Ville aux grandes tours,
Avec ses hauts palais, pleins d’étranges contours,
Et le peuple joyeux dans la cité splendide,
Disait : « Vis à toujours ! éternelle Atlantide ».
Ils disaient : éternelle. -Ah ! ne savaient-ils pas,
Les pauvres malheureux, que tout passe ici-bas ?
Pensaient-ils retenir cette gloire éphémère ?
Un soir d’été pourtant ils sentirent la terre
Vaciller sous leurs pas. Puis un sourd grondement
Les frappa de terreur... Quand vint le jour naissant,
Tout avait disparu, rien que la mer immense.
... À l’horizon... partout, un horrible silence ;
Sur les vagues encor quelques tristes débris ;
Et comme un point perdu dans le vaste ciel gris,
Fuyait un Aigle noir, et son aile rapide
Effleurait les grands flots où dormait l’Atlantide.
Juin 1878
Alice de Chambrier
La poésie c'est un état
La poésie c'est un état. Une sorte de vagabondage. J'avais trois ans, quand un soir, je suis sortie seule. Pour essayer de ramener le clair de lune dans le seau à champagne de mes parents. La poésie, c'est ça.
Claude de Burine
Rien que...
Rien que le goût d’habiter nus
Dans la maison légère de l’odeur
Rien que deux folies au secret
Faisant crier la douceur de la greffe
Rien que ce goût de sel aux bouches
Deux chairs cognées par un seul bruit de cœur
Rien que mordre à l’un mordre à l’autre
Forts de l’instant qui va jusqu’à nos pieds
Rien que boire à l’un boire à l’autre
L’ombre est dedans on y ferme les yeux
Respirer rien que respirer
En voyageant par le calme du lit.
Ludovic Janvier
Mad About the Boy
Bacchante
J’aime invinciblement. J’aime implacablement.
Je sais qu’il est des cœurs de neige et de rosée ;
Moi, l’amour sous son pied me tient nue et brisée ;
Et je porte mes sens comme un mal infamant.
Ma bouche est détendue, et mes hanches sont mûres ;
Mes seins un peu tombants ont la lourdeur d’un fruit ;
Comme l’impur miroir d’un restaurant de nuit,
Mon corps est tout rayé d’ardentes meurtrissures.
Telle et plus âpre ainsi, je dompte le troupeau.
Les reins cambrés, je vais plus que jamais puissante ;
Car je n’ai qu’à pencher ma nuque pour qu’on sente
L’odeur de tout l’amour incrusté dans ma peau.
Albert Samain
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