La poésie suggère
La poésie suggère.
En cela, elle est plus proche qu'on ne pense de la vie, qui est toujours en deçà
de l'instant qui frappe.
Andrée Chedid
Coups de cœur
La poésie suggère.
En cela, elle est plus proche qu'on ne pense de la vie, qui est toujours en deçà
de l'instant qui frappe.
Andrée Chedid
Ce matin, je dirai le simple bonheur d’un homme allongé au creux d’une
barque
L’oblongue coquille d’un canot s’est refermée sur lui
Il dort C’est une amande La barque comme un lit épouse son sommeil
La mer digère l’eau en sa profondeur fauve
C’est un grand arbre d’eau d’algues et de ciel bleu
C’est une immense fleur à fleur de terre et d’eau
Et l’homme allongé au creux d’une barque s’adosse à son mystère
Il dort
L’air s’appuie sur sa face
La vague le soulève
Il naîtra d’un ressac
Du cri d’une mouette
Le regard apaisé
Les mains nouées
Les pieds joints
Gaston Puel
Or qui en a, ou en veut avoir deux,
Comment peut-il faire deux Amours naître ?
Je ne dis pas, que ne puisse bien être
Un coeur plus grand, que croire je ne veux :
Mais que tout seul il satisfit à eux,
Cela n'a point de résolution
Qui sût absoudre, ou clore ma demande :
Et toutefois ainsi qu'affection
Croît le désir, telle obligation
Peut Dame avoir à la Vertu si grande,
Que de l'Amant la qualité demande
Double mérite, ou double passion.
Pernette du Guillet
Ça raconte Sarah, sa beauté mystérieuse, son nez cassant de doux rapace, ses yeux comme des cailloux, verts, mais non, pas verts, ses yeux d'une couleur insolite, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l'allumette craque, le moment précis où le bout de bois devient feu, où l'étincelle illumine la nuit, où du néant jaillit la brûlure. Ce moment précis et minuscule, un basculement d'une seconde à peine.
Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah
Quand tu prendras la mer
elle sera sémaphore
quand tu verras la terre
elle deviendra le port
quand t’auras plus le ciel
elle sera ton étoile
comme un point de lumière
vient éclairer la toile
de peintures en dessins
on dessine nos vies
on s’ébat dans les seins
dans les seins on s’écrit
on crie tout notre amour
a ceux qui n’entendent pas
a chanter sur les toits
sur qu’on cherche sa voie
elle fera couler ruisseau
quand t’auras plus les armes
quand tes yeux n’auront plus
oui, qu’à sonner l’alarme
quand l’horizon devant
ne sera que la plaine
elle deviendra colline
elle deviendra la cime
quand tu chercheras trop
oui, à quoi tout ça rime
quand t’auras tout vendu
ton âme et ta sublime
elle te fera les gestes
qui font les poésies
et puis qui sait dedans
oui ce qui fait la vie
qu’importe les chemins
que nous prendrons ensembles
qu’importe sous quels cieux
seront nos mains qui tremblent
et puis si la vieillesse
vient frapper à la porte
c’est qu’on aura vaincu
ce temps qui nous escorte
je serai avec toi
combattant impossible
je t’apprendrai à voir
ce qu’on garde invisible
et s’il faut que chaque jour
je devienne soleil
pour éteindre la nuit
pour éclairer ton ciel
oui nous serons rois demain
mon amour toi et moi
J’irai chercher de l’or
pour chacun de tes doigts
et quand les océans
te monteront aux cils
j’irai au fond des mers
du noir de tes pupilles
et s’il faut que chaque jour
je devienne soleil
pour éteindre les nuits
pour éclairer ton ciel
nous serons rois demain
mon amour toi et moi
J’irai trouver de l’or
pour chacun de tes doigts
et quand les océans
viendront noyer nos terres
nous suivrons les printemps
nous suivrons la lumière
oui quand les océans
viendront noyer la terre
nous serons le printemps
nous serons la lumière
Saez
Dans la feuillée, écrin vert taché d'or,
Dans la feuillée incertaine et fleurie
De fleurs splendides où le baiser dort,
Vif et crevant l'exquise broderie,
Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches.
Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux,
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.
Et quand il a fui - tel qu'un écureuil -
Son rire tremble encore à chaque feuille,
Et l'on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d'or du bois, qui se recueille
Arthur Rimbaud
La poésie est le miroir brouillé de notre société. Et chaque poète souffle sur ce miroir : son haleine différemment l'embue.
Louis Aragon
Pour Pierre Seghers
Il y avait ton cœur fermé
ton cœur ouvert
ton cœur de feu couvert
tes cheveux pour filer entre les doigts
pour verser leur sable sur mon sommeil
et pour enchanter la fatigue
tes cheveux comme un treillage entre le regard et les
vignes qui flambent
tes cheveux de luisant et de sorgue
tes yeux avec la halte à l’ombre
et la colonne de froid sur le puits
tes yeux les anémones ouvertes dans la mer
tes yeux pour plonger droit dans les vaucluses
et dérober leurs paillettes aux fontaines
tes yeux sur les averses qui volent sur les ardoises
tes bras pour les bras tendus
pour le geste cueillant le linge qui sèche
pour tenir la moisson de toile contre ta poitrine
pour maintenir la maison de souvenirs contre le vent
tes bras pour touiller les bassines de confiture
tes seins les dunes d’un beau soir
tes seins pour les paumes calleuses au retour du travail
- mais sais-tu les meules qui se prêtent se creusent
quand il faut le repos
- sais-tu le nez dans les sources d’herbe
quand la marinière trempe de buée sa chanson –
tes seins pour bander
tes mains – pavots qui apprivoisent l’insomnie
tes mains pour les mains nouées et les promesses scellées
tes mains pour tendre les tartines
tes mains pour toucher ton amour
tes hanches comme la péniche pleine
comme l’amphore épousée par les doigts de haut en bas
ton ventre pour les tabliers bleus du matin
et les gaines soyeuses des minuits de luxe
ton ventre la pleine joie de la pleine mer
ton ventre de houle
tes cuisses de flandre
ton sillage de carène heureuse et de menthe volée
ton odeur de servante jeune et de pain bis
ton odeur de vachère et de jachère en avril
ton odeur de renoir et d’auberge calme
ta peau de santé le slalom nègre sur la pente des étés
tes robes de bouquets aux crayons de couleurs
sur un vieux cahier d’école
tes robes en dimanche tes robes de bonjour
tes matinées au lit comme une nage facile par la grande baie
des fougères
ton envie comme une salve qui salue la rade où brûlent mille
rochelles
et l’argent des avirons
- et te voici dressée, plantée sur ton plaisir et qui délires –
ton envie le suc qui éclate de la figue mûre
ta voix venue des châteaux en Bavière
ta voix qui étonne les légendes dissimulées
ta bouche pour dire oui
ta salive à boire
ton sourire d’enfance retrouvée.
Il y avait ce plus secret de toi
ce blond de toi épanouie
l’étoile de mer encore humide entre deux désirs.
Il y avait ton attente la première permission
du soldat à la guerre
ton souvenir – et c’est la pluie qui bat tiède
contre les volets clos de la mémoire
ton souvenir à inventer
- mais jamais toi tenue certaine
au midi du bonheur
et pourtant quelques-uns t’ont vue en plein jour
ou derrière leurs poèmes
tu es plus vieille que la peine du monde
et plus neuve que la joie de vivre
c’est toi que les hommes ont toujours voulue
dans leur faim de tendresse
au bout des jours au bout des routes
celle qu’ils ont appelée la veille de la chaise électrique
ou du peloton d’exécution
pour qui tous ont trahi leur plus franche parole
et tenu leurs plus dérisoires serments
celle qui embrassait trop tard les gars punis
avant la fosse commune ou les croix de bois.
Il me reste à te donner un nom
à te donner vie
il me reste surtout à te rencontrer
comme les mains émerveillées de l’aveugle
trouvent la présence du soleil
sur un pan de mur.
André Hardellet