Vertuchou.over-blog.com
Coups de cœur
rêverie
Quand le paysan sème, et qu’il creuse la terre,
Il ne voit que son grain, ses bœufs et son sillon.
— La nature en silence accomplit le mystère, —
Couché sur sa charrue, il attend sa moisson.
Quand sa femme, en rentrant le soir, à sa chaumière,
Lui dit : « Je suis enceinte », — il attend son enfant.
Quand il voit que la mort va saisir son vieux père,
Il s’assoit sur le pied de la couche, et l’attend.
Que savons-nous de plus ?... et la sagesse humaine,
Qu’a-t-elle découvert de plus dans son domaine ?
Sur ce large univers elle a, dit-on, marché ;
Et voilà cinq mille ans qu’elle a toujours cherché !
Alfred de Musset
Le poète essaie
Le poète essaie de décrire avec honnêteté et exactitude
un monde qui n’existe peut-être que pour une personne précise, à un moment précis.
Virginia Woolf
N'envoyez plus de lettres
N'envoyez plus de lettres, seulement des feuilles
d'arbres, que le soleil détache ou le vent cueille
ou l'automne abat et dépose entre vos mains.
Je ne les recevrai jamais le lendemain.
mais j'ai depuis toujours l'habitude d'attendre
et mon cœur, de veiller, n'en sera pas moins tendre.
Vous ne pourrez, c'est vrai, rien écrire dessus,
cependant je lirai comme si j'avais su
les paroles que vous formulez dans votre âme
tant vos rêves ont pour moi l'éclat de la flamme.
choisissez les couleurs suivant le ton des jours :
que la feuille soit fraîche si le ciel est lourd,
et d'un vert bien profond si l'azur est trop pâle .
Qu'elle soit de chêne et blonde comme le hâle
au front d'un bel enfant, quand s'achève l'été,
et lorsque vient Novembre, afin de refléter
ce qu'il ensevelit et ce qu'il remémore
veuillez me cueillir une feuille au sycomore .
(Mais qu'elle soit de hêtre, d'aulne ou d'olivier,
que m'importe après tout pourvu que vous viviez !)
Et si dans le futur, un jour Dieu vous propose
par hasard le bonheur , pour me dire la chose
envoyez simplement une feuille de rose.
Alliette Audra
Composition VII
Le temps de vivre
Déjà la vie ardente incline vers le soir,
Respire ta jeunesse,
Le temps est court qui va de la vigne au pressoir,
De l'aube au jour qui baisse.
Garde ton âme ouverte aux parfums d'alentour,
Aux mouvements de l'onde,
Aime l'effort, l'espoir, l'orgueil, aime l'amour,
C'est la chose profonde ;
Combien s'en sont allés de tous les cœurs vivants
Au séjour solitaire,
Sans avoir bu le miel ni respiré le vent
Des matins de la terre,
Combien s'en sont allés qui ce soir sont pareils
Aux racines des ronces,
Et qui n'ont pas goûté la vie où le soleil
Se déploie et s'enfonce !
Ils n'ont pas répandu les essences et l'or
Dont leurs mains étaient pleines,
Les voici maintenant dans cette ombre où l'on dort
Sans rêve et sans haleine.
– Toi, vis, sois innombrable à force de désirs,
De frissons et d'extase,
Penche sur les chemins, où l'homme doit servir,
Ton âme comme un vase ;
Mêlée aux jeux des jours, presse contre ton sein
La vie âpre et farouche ;
Que la joie et l'amour chantent comme un essaim
D'abeilles sur ta bouche.
Et puis regarde fuir, sans regret ni tourment,
Les rives infidèles,
Ayant donné ton cœur et ton consentement
A la nuit éternelle...
Anna de Noailles
Je suis là, à te frôler
Je suis là, à te frôler, c’est de la soie, la sens-tu ? c’est la soie de ma robe, n’ouvre pas les yeux et tu auras ma peau, tu auras mes lèvres, quand je te toucherai pour la première fois ce sera avec mes lèvres, tu ne sauras pas où, à un certain moment tu sentiras la chaleur de mes lèvres, sur toi tu ne sauras pas où si tu n’ouvres pas les yeux, ne les ouvre pas, tu sentiras ma bouche, tu ne sauras pas où, tout à coup, ce sera peut-être dans tes yeux, j’appuierai ma bouche sur tes paupières et sur tes cils, tu sentiras la chaleur pénétrer à l’intérieur de ta tête, et mes lèvres dans tes yeux, dedans, […] et puis à la fin je baiserai ton cœur, parce que je te veux, je mordrai la peau qui bat sur ton cœur, parce que je te veux, et quand j’aurai ton cœur sous mes lèvres tu seras à moi vraiment avec ma bouche dans ton cœur tu seras à moi, pour toujours...
Alessandro Baricco, Soie
The Sky is Crying
Chanson pour mon ombre
Droite et longue comme un cyprès,
Mon ombre suit, à pas de louve,
Mes pas que l'aube désapprouve.
Mon ombre marche à pas de louve,
Droite et longue comme un cyprès.
Elle me suit, comme un reproche,
Dans la lumière du matin.
Je vois en elle mon destin
Qui se resserre et se rapproche.
A travers champs, par les matins,
Mon ombre suit, comme un reproche.
Mon ombre suit, comme un remords,
La trace de mes pas sur l'herbe
Lorsque je vais, portant ma gerbe,
Vers l'allée où gîtent les morts.
Mon ombre suit mes pas sur l'herbe,
Implacable comme un remords.
Renée Vivien
La poésie ne sauve pas
La poésie ne sauve pas,
La poésie ne sauve rien.
Mais il y a la poésie.
Sylvia Plath

