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Coups de cœur
Je ne l’ai rencontrée que deux fois
“Je ne l’ai rencontrée que deux fois. C’est peu. Mais l’extraordinaire ne se mesure pas en termes de temps. Je fus conquis d’emblée par son air d’absence et de dépaysement, ses chuchotements (elle ne parlait pas), ses gestes mal assurés, ses regards, qui n’adhéraient aux êtres ni aux choses, son allure de spectre adorable. « Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? » était la question qu’on avait envie de lui poser à brûle-pourpoint. [...]
A l’instant même où je la vis, je devins amoureux de sa timidité, une timidité unique, inoubliable, qui lui prêtait l’apparence d’une vestale épuisée au service d’un dieu clandestin ou alors d’une mystique ravagée par la nostalgie ou l’abus de l’extase, à jamais inapte à réintégrer les évidences !"
— Emil Cioran, Exercices d’admiration
Voyageur
C'est les voyages qui m'ont fait
Entre passeur et passage
C'est le métier qui me plait
Mélanger l'ocre et le sang
Écouter près des Chamans
Les origines du temps
C'est les voyages qui m'ont fait
Entre passeur et passage
C'est le métier qui me plait
Il y a des dialectes inconnus
Pour dessiner les contours
D'une cité disparue
C'est les voyages qui m'ont fait
Entre passeur et passage
C'est le métier qui me plait
Le goût subtil des fruits
Et même dans les usines
La mécanique des mélodies
C'est les voyages qui m'ont fait
Entre passeur et passage
C'est le métier qui me plait
Entre le fleuve et la mer
Un voyageur anonyme
M'attendra pour prendre un verre
Insurgé de l'univers
Passage du mal d'aurore
Entre la mort et la mer
C'est les voyages qui m'ont fait
Entre passeur et passage
C'est le métier qui me plait
C'est les voyages qui m'ont fait
Entre passeur et passage
C'est le métier qui me plait
Bernard Lavilliers
Variations sur le rien
Ce rien de sable qui s’écoule
Du sablier en silence et se pose,
Et, fugaces, les traces en l’incarnat,
En l’incarnat s’éteignant d’un nuage…
Puis si la main renverse la clepsydre,
Le mouvement recommencé du sable,
L’argentement tacite du nuage
Aux premières lividités de l’aube…
La main a retourné le sablier dans l’ombre
Et de sable, silencieusement, le rien
Qui s’écoule est la seule chose qu’on entende
Et, entendue, qui ne sombre dans le noir.
Giuseppe Ungaretti
Approaching Shadow
L'espoir
Je voudrais aimer autrement,
Hélas ! Je voudrais être heureuse !
Pour moi l'amour est un tourment,
La tendresse m'est douloureuse.
Ah ! Que je voudrais être heureuse !
Que je voudrais être autrement !
Vous dites que je changerai :
Comme vous je le crois possible,
Mon cœur ne sera plus sensible ;
Je l'espère, car je mourrai.
Oui ! Si la mort peut l'impossible,
Vous dites vrai, je changerai !
Marceline Desbordes-Valmore
Je vous présente Ma poésie
Je vous présente Ma poésie : c'est une île qui vole de livre en livre à la recherche de sa page natale, puis s'arrête chez moi, les deux ailes blessées, pour ses repas de chair et de paroles froides.
Alain Bosquet
Quinzième poésie verticale
La nuit tombe parfois
comme un bloc de pierre
et nous laisse sans espace.
Ma main ne peut plus alors te toucher
pour nous défendre de la mort
et je ne peux plus moi-même me toucher
pour nous défendre de l'absence.
Une veine jaillie sur cette même pierre
me sépare aussi de ma propre pensée.
La nuit devient ainsi
la première tombe.
Roberto Juarroz
Concerti à Più Istrumenti Opera Quinta
Evaristo Felice Dall'Abaco, 1675 — 1742 "Concerti à Più Istrumenti Opera Quinta", Orchestra Barocca di Verona "Il Tempio Armonico" sous la direction d'Alberto Rasi
Peux-tu ?
Peux-tu me vendre l'air qui passe entre tes doigts
et fouette ton visage et même tes cheveux?
Peut-être pourrais-tu me vendre cinq pesos de vent,
ou mieux encore me vendre une tempête?
Tu me vendrais peut-être
la brise légère, la brise
(Oh, non, pas toute!) qui parcourt
dans ton jardin tant de corolles,
dans ton jardin pour les oiseaux,
dix pesos de brise légère?
Le vent tournoie et passe
dans un papillon.
Il n'est à personne,
à personne.
Et le ciel, peux-tu me le vendre?
Le ciel qui est bleu par moments
ou bien gris en d'autres instants
une parcelle de ton ciel
que tu as acheté crois-tu, avec les arbres
de ton jardin, comme on achète le toit avec la maison?
Oui, peux-tu me vendre un dollar
de ciel, deux kilomètres de ciel,
un bout, celui que tu pourras, de ton ciel?
Le ciel est dans les nuages.
Les nuages qui passent là-haut ne sont à personne,
à personne.
Nicolas Guillén

