Je crois que l’on sent la poésie
Je crois que l’on sent la poésie comme la musique,
comme l’amour, ou comme l’amitié, ou toutes les choses du monde.
L’explication vient après.
Jorge Luis Borges
Coups de cœur
Je crois que l’on sent la poésie comme la musique,
comme l’amour, ou comme l’amitié, ou toutes les choses du monde.
L’explication vient après.
Jorge Luis Borges
Ils écrivent sur la rue :
ils assemblent
précautionneusement
des mots.
Ils les prennent
syllabe après syllabe,
ils choisissent, unissent,
complètent,
ils leurs frappent
légèrement dessus,
puis continuent.
Maillet,
sueur,
leur signature.
António Osório
Une pensée m'a surgi en l'esprit aujourd'hui
Que j' ai eue auparavant
Mais n'avais point achevée, il y a quelque temps,
Je n'ai pu fixer l'année.
Ni où elle s'en alla, ni pourquoi
Elle m'est revenue une seconde fois ;
Et de dire exactement ce qu'elle était,
Je n'en ai point l'art.
Mais quelque part dans mon âme, je le sais,
J'ai déjà rencontré la chose ;
Elle m'a fait souvenir, c'est tout,
Et vers moi n'est plus revenue.
- Emily Dickinson
Je dors en toi. Je dors toujours en toi, plus profondément en toi.
Je t’enlace, tu me pénètres des dents, des bras.
Tu as le râle des palombes.
Les yeux fermés, je vois ouverts tes yeux.
Y dérivent les rivières.
Jean Malrieu
Et loin, très loin dans le temps,
quelque chose dans les yeux d’un autre
te fera repenser à mes yeux,
ces yeux que tu aimais tant.
Et loin, très loin dans le monde,
dans un sourire sur les lèvres d’un autre,
tu retrouveras ma timidité
dont tu te moquais si souvent.
Et loin, très loin dans le temps,
par hasard, l’expression d’un visage
te fera repenser à mon visage,
à cet air triste que tu aimais tant.
Et loin, très loin dans le monde
un soir tu seras avec un autre
et soudain, sans que tu saches ni pourquoi ni comment,
tu te mettras à lui parler de moi,
de cet amour désormais si lointain.
Luigi Tenco
N'avoir qu'une seule pensée,
N'éprouver qu'un seul sentiment,
Avoir toujours l'âme oppressée
Par un chagrin plein d'agrément ;
Voir et sentir toujours de même
Matin et soir et nuit et jour :
Voilà comme on est quand on aime,
Voilà le mal qu'on nomme amour.
Quitter sa mie avec tristesse,
Et vouloir être au lendemain ;
La revoir avec douce ivresse,
Trembler en lui prenant la main ;
Ne parler que pour dire j'aime,
Le répéter le long du jour,
Le lendemain dire de même :
Voilà le mal qu'on nomme amour.
Regarder comme un bien suprême
La plus légère des faveurs,
Ressentir un tourment extrême
À la moindre de ses rigueurs ;
Pleurer, rire, espérer et craindre,
Jouir et souffrir tour à tour :
Si c'est un mal, faut-il s'en plaindre ?
C'est le doux mal qu'on nomme amour.
Francois-Benoit Hofffman
Le poète est celui qui met sa nuit sur la table
Disait-il : des fragments, des ruines
Des efforts, des présences
Des trous noirs où neigent parfois
Des rémissions ou des absences
Rien ne va plus de soi
Dans les périodes troubles
Nous voyons dans le vide
Nous déclinons des hauteurs
Nous pensons des fractures
Nous allons jusqu’au bout
Des solitudes
Éric Brogniet
Toi, et ton cri de joie au téléphone avant même de parler
Toi, transfigurée à l’écoute d’un poème, essoufflée comme si tu venais de courir sur un tapis d’étoiles
Toi, répétant l’oracle: “c’est beau! c’est beau! c’est beau!” avec cette voix d’enfance qui n’est pas une voix d’enfant
Toi, la tête souvent à la renverse
Toi, riant
Toi, riant d’un rire de source, d’un rire espiègle, d’un rire de bienheureuse espiègle, d’un rire de surprise et d’éveil,
Toi, que j’embrasse pour la première fois
Toi, seule spectatrice, immobile dans l’ombre d’un théâtre pendant trois heures de répétition,
Toi, lovée, le regard mauve
Toi, riant du chahut d’une horde d’Anglais dans la chambre d’à côté
Toi, riant de mes vanités d’homme trop occupé
Toi, bouche et ongles
Toi, paroles fauves
Toi, avec la grâce d’une gravité très douce évoquant le danger
Toi, caressant le caillou bleu semé d’une poussière d’or que je viens de t’offrir
Toi, les yeux pleins de larmes
Toi, abandonnant tout et tous au milieu d’un repas quand j’appelle à l’improviste
Toi, l’émerveillée qui émerveille
Toi, l’impulsive à l’infinie tendresse
Toi, l’irradiante qui s’offre paumes ouvertes au soleil
Toi, et ce qui n’appartient qu’à nous
Toi, riant à mon épaule,
Toi, riant de trois nuits sans sommeil
Toi, riant dans un matin de pluie légère à Lisieux
Toi, la plus pudique des impudiques, la plus conquérante des dépossédées
Toi, passionnément démunie et distribuant partout le trésor des songes
Toi, pleurant du fond de l’âme sur une épouvante qui me concerne seul
Toi, pas à pas avec moi dans cette géhenne intime
Toi, soignant les pires douleurs avec un peu d’azur récolté chez les dieux
Toi, glissant une rose sous ton blouson, contre ta peau
Toi, m’envoyant encore des lettres huit jours après ta mort
André Velter