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Coups de cœur
Bientôt nous nous saurons sur le bout des doigts
Bientôt nous nous saurons sur le bout des doigts, nos bouches n'auront pas de place pour les mots et ce sera un voyage, une galope à travers les plaines, nous irons vers l'ouest, loin de ces terres grises qui nous enfouissent. Je caresserai tes mains, chaque doigt le fêterai doucement, et ton visage aussi, ta bouche. Tu riras et j'embrasserai tes yeux, ta langue et ta queue, j'embrasserai chacun de tes souffles, tes mots et ton odeurs, mais je n'embrasserai pas ton cour, ne t'inquiète pas, je ne le frôlerai pas. Trop peur qu'il file comme un chat.
Isabelle Monnin, Les Gens dans l'enveloppe
Chanson de juillet
J’ai tant regardé la rivière
et le soleil
et le doux ciel,
que j’ai lâché mon roseau vert.
Il est allé dans l’eau si claire,
il est allé jusqu’à la mer !
J’ai voulu cueillir aussitôt
un autre roseau si beau,
mais je me suis coupée aux herbes,
mes cheveux ont traîné dans l’eau...
(Ah ! rendez-moi donc mon roseau
et ma prairie et ma rivière !)
J’ai vu passer le fils du roi ;
il m’a dit : « Ma belle, pourquoi,
le long de la jolie rivière,
pourquoi pleures-tu là ? »
Ha ! Ha !
C’était le fils du roi.
Il m’a dit : « Viens avec moi,
et si tu veux tu seras reine.
Tu auras pour filer la laine
un rouet d’or, et un fuseau
aussi léger qu’un os d’oiseau !»
Las! je suis reine et prisonnière
dans un royaume merveilleux.
Mon cœur, mon cœur a tant de peine,
pleurez, pleurez, mes yeux.
Où sont mes sœurs et ma rivière ?
J’ai perdu mon roseau vert.
Madeleine Ley
Kitchen Sink
Don't you worry what the neighbours think
They're characters from kitchen sinks
Forget about the curtain twitchers
Gossiping boring bunch of bitches
And I just let them pass me by
I just let them pass me by
I wasted time with paranoia
Don't let an ugly thought destroy ya
They'll pick a fight just for the sake of it
But let it lay and they'll grow tired of it
And I just let them pass me by
And I just let them pass me by
All that I own is in my suitcase
Collected new clothes for a new place
But all they see is just a strange face
Who's heritage they cannot trace
And I just let them pass me by
And I just let them pass me by
Amour, tu sembles
Amour tu sembles au phalange qui point
Lui de sa queue, et toi de ta quadrelle :
De tous deux est la pointure mortelle,
Qui rampe au coeur, et si n'aparoist point.
Sans souffrir mal tu me conduis au point
De la mort dure, et si ne voy par quelle
Playe je meurs, ny par quelle cruelle
Poison autour de mon âme se joint.
Ceux qui se font saigner le pié dans l'eau,
Meurent sans mal, pour un crime nouveau
Fait à leur roy, par traitreuse cautelle :
Je meurs comme eux, voire et si je n'ay fait
Encontre amour, ni trayson, ni forfait,
Si trop aymer un crime ne s'appelle.
Pierre de Ronsard.
La fonction de la poésie
La fonction de la poésie me paraît plus simplement de rendre aux mots leur capacité
désignative, qu’ils n’ont plus dans la langue du concept, dans la langue du discours.
Yves Bonnefoy
Incantation
Je t'enlise, je t'enrobe, je te love, je te veux
Je te vise, te bombarde, et je te prends d'assaut.
Je ne te laisse pas le temps, je t'invite,
Je t'emperle, je t'envoûte, je t'attends.
J'ai tellement envie de toi.
Je t'envahis, je t'environne, je suis partout à la fois.
Je suis de tous les départs
que tu prendras au hasard
pour ne plus m'entendre te répéter que je t'aime
t'enlise, te veux, t'attends,
te vise, te prends, te laisse,
t'embobine à chaque pas, te frise, te lisse, te lèche,
t'use et ruse, charme et louvoie.
Et du plus loin que tu sois,
je suis ta dernière demeure
et tu chemines vers moi.
Donner le change,
tu n'en finis pas, ma tendresse mûrée.
Toute gouaille dehors, pourquoi cacher profond
ta douceur de pollen ? Tu n'es pas fait pour la mêlée.
Des animaux gracieux dorment dans tes prunelles,
s'éveillent à la caresse.
Même blessé, je t'aime, t'imaginant parfois soleil
d'une contrée heureuse.
Pourtant c'est quand tu mords à dents de loup
les mots mieux que personne,
Beau parleur, que tu donnes le change
d'une légende dont rien ne te délivre.
Denise Miege
Sonate K 91 en Sol Majeur
Le Quatrième Poème Secret
Ma bouche aura des ardeurs de géhenne
Ma bouche te sera un enfer de douceur
Les anges de ma bouche trôneront dans ton cœur
Ma bouche sera crucifiée
Et ta bouche sera la barre horizontale de la croix
Et quelle bouche sera la barre verticale de cette croix
Ô bouche verticale de mon amour
Les soldats de ma bouche te prendront d’assaut tes entrailles
Les prêtres de ma bouche encenseront ta beauté dans son temple
Ton corps s’agitera comme une région pendant un tremblement de terre
Tes yeux seront alors chargés de tout l’amour qui s’est amassé dans les regards de l’humanité depuis qu’elle existe
Mon amour ma bouche sera une armée contre toi
Une armée pleine de disparates
Variée comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses
Car ma bouche s’adresse aussi à ton ouïe et avant tout
Ma bouche te dira mon amour
Elle te le murmure de loin
Et mille hiérarchies angéliques s’y agitent qui te préparent une douceur paradisiaque
Et ma bouche est l’Ordre aussi qui te fait mon esclave
Et me donne ta bouche Madeleine
Je prends ta bouche Madeleine
Guillaume Apollinaire
Nos deux corps se parlaient en braille
Nos deux corps se parlaient en braille, les yeux au bout des doigts,
nous savions lire dans toutes les langues.
Louise Auger, Le dernier hiver