Poétiser
Poétiser : Laisser aller la langue à son désir d'amour.
Jean-Michel Maulpoix
Coups de cœur
Poétiser : Laisser aller la langue à son désir d'amour.
Jean-Michel Maulpoix
Hier c’est la jeunesse hier c’est la promesse
Pour qu’un seul baiser la retienne
Pour que l’entoure le plaisir
Comme un été blanc bleu et blanc
Pour qu’il lui soit règle d’or pur
Pour que sa gorge bouge douce
Sous la chaleur tirant la chair
Vers une caresse infinie
Pour qu’elle soit comme une plaine
Nue et visible de partout
Pour qu’elle soit comme une pluie
Miraculeuse sans nuage
Comme un pluie entre deux feux
Comme une larme entre deux rires
Pour qu’elle soit neige bénie
Sous l’aile tiède d’un oiseau
Lorsque le sang coule plus vite
Dans les veines du vent nouveau
Pour que ses paupières ouvertes
Approfondissent la lumière
Parfum total à son image
Pour que sa bouche et le silence
Intelligibles se comprennent
Pour que ses mains posent leur paume
Sur chaque tête qui s’éveille
Pour que les lignes de ses mains
Se continuent dans d’autres mains
Distances à passer le temps
Je fortifierai mon délire
Paul Eluard
Coucher trois dans un drap, sans feu ni sans chandelle,
Au profond de l’hiver, dans la salle aux fagots,
Où les chats, ruminant le langage des Goths,
Nous éclairent sans cesse en roulant la prunelle ;
Hausser notre chevet avec une escabelle,
Etre deux ans à jeun comme les escargots,
Rêver en grimançant ainsi que les magots,
Qui, bâillant au soleil, se grattent sous l’aisselle,
Mettre au lieu de bonnet la coiffe d’un chapeau,
Prendre pour se couvrir la frise d’un manteau
Dont le dessus servit à nous doubler la panse ;
Puis souffrir cent brocards d’un vieux hôte irrité,
Qui peut fournir à peine à la moindre dépense,
C’est ce qu’engendre enfin la prodigalité.
La séduction des yeux. La plus immédiate, la plus pure. Celle qui se passe de mots, seuls les regards s'enchevêtrent dans une sorte de duel, d'enlacement immédiat, à l'insu des autres, et de leur discours : charme discret d'un orgasme immobile, et silencieux.
Chute d'intensité lorsque la tension délicieuse des regards se dénoue en mots par la suite, ou en gestes amoureux. Tactilité des regards où se résume toute la substance virtuelle des corps en un instant subtil, comme en un trait d'esprit - duel voluptueux et sensuel, et désincarné à la fois - épure parfaite du vertige de la séduction, et qu'aucune volupté plus charnelle n'égalera par la suite.
Jean Baudrillard
A quoi ça sert, un poème?
Ça sert à jouer des mots
comme on joue de la guitare,
de la flûte ou du piano.
Ça sert à faire savoir
qu'on est gai ou qu'on est triste,
ou bien d'humeur fantaisiste.
Ça remplace quelques larmes,
ça fait rire ou ça désarme.
Ça sert à parler de soi,
ou bien de n'importe quoi.
C'est un voyage intérieur,
un moyen d'ouvrir son cœur.
A' quoi ça sert, un poème?
Au fond, ça ne sert à rien,
mais ça rend la vie plus belle,
comme un tour de magicien,
un sourire, un arc-en-ciel.
A quoi ça sert, un poème?
Ça sert à dire " Je t'aime ".
Henriette Major
Babillarde, qui toujours viens
Le sommeil et songe troubler
Qui me fait heureux et content,
Babillarde aronde, tais-toi.
Babillarde aronde, veux-tu
Que de mes gluaux affutés
Je te fasse choir de ton nid?
Babillarde aronde, tais-toi.
Babillarde aronde, veux-tu
Que coupant ton aile et ton bec
Je te fasse pis que Térée?
Babillarde aronde, tais-toi.
Si ne veux te taire, crois-moi,
Je me vengerai de tes cris,
Punissant ou toi ou les tiens.
Babillarde aronde, tais-toi.
Jean-Antoine de BAÏF
Novembre 1923
Mon bonheur, mon merveilleux bonheur doré, comment puis-je t’expliquer à quel point je suis tout à toi — avec tous mes souvenirs, mes poèmes, mes éclats, mes tornades intérieures ? Ou t’expliquer que je ne peux pas écrire un mot sans entendre la façon dont tu vas le prononcer — et que je ne peux me rappeler de la moindre bagatelle que j’ai vécue sans éprouver le regret si vif que nous ne l’ayons pas vécue ensemble — que ce soit la chose la plus personnelle, la plus intransmissible, ou juste un coucher de soleil au détour d’une route — tu vois ce que je veux dire, mon bonheur ?
Et je le sais : je ne peux rien te dire avec des mots — et quand je le fais au téléphone, alors cela sort d’une manière complètement fausse. Parce qu’avec toi on se doit de parler merveilleusement, de la façon dont on parle aux gens qui sont partis depuis longtemps… en des termes purs et légers et d’une précision spirituelle… On t’écorcherait avec un vilain diminutif — car tu es absolument évocatrice, comme l’eau de la mer, ma belle.
Plus que tout je souhaite que tu sois heureuse, et il me semble que je pourrais te donner ce bonheur — un bonheur simple et radieux, mais pas tout à fait banal…
Je serais prêt à te donner tout mon sang si je le devais — c’est difficile à expliquer, ça semble plat, mais c’est comme cela. Voilà, je vais te dire : avec mon amour j’aurais pu remplir dix siècles de feu, de chansons, de courage — dix siècles tous entiers, prodigieux et aériens, pleins de chevaliers chevauchant des collines éclatantes, et de légendes à propos de géants, et de troyens féroces, et de voiles oranges, et de pirates, et de poètes. Et ce n’est pas de la littérature car si tu relis avec attention tu verras que les chevaliers se sont révélés être idiots.
Je veux simplement te dire que d’une manière ou d’une autre je ne peux pas imaginer ma vie sans toi…
Je t’aime, je te veux, j’ai insupportablement besoin de toi… Tes yeux — qui brillent avec tellement d’émerveillement quand, la tête renversée en arrière, tu dis quelque chose de drôle — tes yeux, ta voix, tes lèvres, tes épaules, si lumineux, radieux…
Tu es entrée dans ma vie, pas comme si tu rendais une visite… mais comme si tu arrivais dans un royaume où toutes les rivières attendaient ton reflet, et toutes les routes, tes pas.
Vladimir Nabokov
A Jules Supervielle
Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,
Déserts, gonflés de pluie et silencieux ;
Longtemps avait soufflé ce vent du Nord où passent
Les Enfants Sauvages, fuyant vers d’autres cieux,
Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l’espace
J’avais senti siffler leurs ailes dans la nuit,
Lorsqu’ils avaient baissé pour chercher les ravines
Où tout le jour, peut-être, ils resteront enfouis ;
Et cet appel inconsolé de sauvagine
Triste, sur les marais que les oiseaux ont fuis.
Après avoir surpris le dégel de ma chambre,
A l’aube, je gagnai la lisière des bois ;
Par une bonne lune de brouillard et d’ambre
Je relevai la trace, incertaine parfois,
Sur le bord du layon, d’un enfant de Septembre.
Les pas étaient légers et tendres, mais brouillés,
Ils se croisaient d’abord au milieu des ornières
Où dans l’ombre, tranquille, il avait essayé
De boire, pour reprendre ses jeux solitaires
Très tard, après le long crépuscule mouillé.
Et puis, ils se perdaient plus loin parmi les hêtres
Où son pied ne marquait qu’à peine sur le sol ;
Je me suis dit : il va s’en retourner peut-être
A l’aube, pour chercher ses compagnons de vol,
En tremblant de la peur qu’ils aient pu disparaître.
Il va certainement venir dans ces parages
A la demi-clarté qui monte à l’orient,
Avec les grandes bandes d’oiseaux de passage,
Et les cerfs inquiets qui cherchent dans le vent
L’heure d’abandonner le calme des gagnages.
Le jour glacial s’était levé sur les marais ;
Je restais accroupi dans l’attente illusoire,
Regardant défiler la faune qui rentrait
Dans l’ombre, les chevreuils peureux qui venaient boire
Et les corbeaux criards, aux cimes des forêts.
Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,
Moi-même, par le cœur, la fièvre et l’esprit,
Et la brûlante volupté de tous mes membres,
Et le désir que j’ai de courir dans la nuit
Sauvage, ayant quitté l’étouffement des chambres.
Il va certainement me traiter comme un frère,
Peut-être me donner un nom parmi les siens ;
Mes yeux le combleraient d’amicales lumières
S’il ne prenait pas peur, en me voyant soudain
Les bras ouverts, courir vers lui dans la clairière.
Farouche, il s’enfuira comme un oiseau blessé,
Je le suivrai jusqu’à ce qu’il demande grâce,
Jusqu’à ce qu’il s’arrête en plein ciel, épuisé,
Traqué jusqu’à la mort, vaincu, les ailes basses,
Et les yeux résignés à mourir, abaissés.
Alors, je le prendrai dans mes bras, endormi,
Je le caresserai sur la pente des ailes,
Et je ramènerai son petit corps, parmi
Les roseaux, rêvant à des choses irréelles,
Réchauffé tout le temps par mon sourire ami...
Mais les bois étaient recouverts de brumes basses
Et le vent commençait à remonter au Nord,
Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses,
Tous ceux qui sont perdus et tous ceux qui sont morts,
Qui vont par d’autres voies en de mêmes espaces !
Et je me suis dit : Ce n’est pas dans ces pauvres landes
Que les enfants de Septembre vont s’arrêter ;
Un seul qui se serait écarté de sa bande
Aurait-il, en un soir, compris l’atrocité
De ces marais déserts et privés de légende ?
Patrice de La Tour du Pin