Être poète
Être poète, c’est avoir de l’appétit pour un malaise dont la consommation, parmi les tourbillons de la totalité des choses existantes et pressenties, provoque, au moment de se clore, la félicité.
René Char
Coups de cœur
Être poète, c’est avoir de l’appétit pour un malaise dont la consommation, parmi les tourbillons de la totalité des choses existantes et pressenties, provoque, au moment de se clore, la félicité.
René Char
Les machines avaient commencé
Par rire comme des enfants
Qui semblaient vouloir amuser
Les gens de tous les continents.
Puis elles avaient tant grandi
Qu’elles étaient devenues comme
Des adolescents, puis des hommes
Précieusement munis d’outils.
Enfin, se fiant au silence
Et à la morne indifférence
De ceux qui en usaient,
Elles se mirent lentement
À devenir ces lourds géants
Qui nous broient dans leurs rets.
Maurice Carême
La mer est infinie et mes rêves sont fous.
La mer chante au soleil en battant les falaises
Et mes rêves légers ne se sentent plus d'aise
De danser sur la mer comme des oiseaux soûls.
Le vaste mouvement des vagues les emporte,
La brise les agite et les roule en ses plis ;
Jouant dans le sillage, ils feront une escorte
Aux vaisseaux que mon coeur dans leur fuite a suivis.
Ivres d'air et de sel et brûlés par l'écume
De la mer qui console et qui lave des pleurs
Ils connaîtront le large et sa bonne amertume
Les goélands perdus les prendront pour des leurs.
Jean de la Ville de Mirmont
Je me pose cette question :
Comment passe-t-on de l'indifférence à la curiosité, puis au désir, et enfin au sentiment amoureux ?
À quel moment ai-je commencé à le regarder ? À quel moment a-t-il commencé à me plaire ? À quel moment ai-je eu l'impression foudroyante de le "voir" en entier et d'en être bouleversée ? À quel moment a surgi le désir fou d'appartenir à cet homme à n'importe quel prix, comme jamais je n'avais désiré auparavant appartenir à quelqu'un, appartenir tout court, pour pouvoir le désintégrer et m'annuler à lui, oublier que j'existe et, simplement, essentiellement, veiller sur son corps, prendre soin de lui ?
À quel moment suis-je tombée ?
Emmanuelle Richard, Pour la peau
En ces lourdes soirées où les images sur l’écran distillent la haine, l’enfer où les fenêtres n’absorbent plus notre reflet ton visage repose entre mes mains, et je berce avec lui les failles les douleurs qui broient nos mondes de rêves et d’illusions légères répétés dans la haute tour du temps, l’agonie du feu qui tantôt encore remplissait de ses flèches la cheminée où traînent des cendres. Et jamais je ne veux perdre le goût de cet amour qui imbibe nos mains.
Hélène Dorion
J’ai embrassé l’aube d’été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins: à la cime argentée je reconnus la déesse.
Alors, je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil il était midi.
Arthur Rimbaud
Pour moi,la poésie, dans une œuvre, c'est ce qui fait apparaître l'invisible.
Nathalie Sarraute
Un jour
ma barque s’est détachée
s’est éloignée du port
et sans que je m’en sois
rendu compte
poussé par le vent
j’ai dérivé
longuement dérivé
A me découvrir seul
loin de mes semblables
j’étais dévoré d’angoisse
Mon unique désir
était de revenir parmi eux
là où était ma place
D’autant que mon embarcation
prenait l’eau
ou bien était-ce moi
qui déjà me fissurais
me délabrais
Je n’avais plus la force de ramer
de diriger ma barque
N’allais-je pas sombrer
Je ne me sentais pas de taille
à affronter les tempêtes
que j’aurais à essuyer
Je me rebellais…voulais retrouver
la quiétude de ma vie d’avant
mais il ne m’était pas possible
de maîtriser ma dérive
et j’ai dû abandonner
A plusieurs reprises
ma frêle embarcation
a chaviré
Tout ce qu’elle contenait
livres
savoir
possessions diverses
tout est passé par le fond
Je ne pouvais intervenir
ne pouvais que me laisser
emporter par cette navigation
aveugle
Je suis parfois resté encalminé
mais le plus souvent j’ai été
pris dans d’âpres bourrasques
Un jour
mon esquif s’est disloqué
et force m’a été
de lâcher prise
de consentir à disparaître
Alors des courants
m’ont poussé porté
puis déposé sur une plage
Une lumière d’aurore
inondait l’oasis
où j’allais maintenant
vivre
Charles Juliet