Dents du Midi
Ferdinand Hodler, Dents du Midi, 1913, huile sur toile 60 x 80 cm
Coups de cœur
Ferdinand Hodler, Dents du Midi, 1913, huile sur toile 60 x 80 cm
La grève des bords de mots est un sable rêche
Roulé de vagues de silence
Les marées de l’absence aiguisent les arêtes pointues des cailloux salés
Sur le bord des lèvres, là où s'éteignent les appels qu’on ne crie pas
Par décence
Un vieux pêcheur muet lance une ligne
Dans un bruit mat qui se noie aussitôt
Le muet parle à des sourds
Ils avalent les phrases sans en recracher un morceau
Et ça fait un désert si blanc que le pêcheur baisse sa casquette
Protège ses yeux
Et ramène sa ligne
Ca ne mord pas aujourd’hui
Alice Fernandez
L'enfance reste en nous. Le temps est une boucle.
L'enfant est au centre, on ne fait que tourner autour
Agnès Desarthe
Se glisser dans ton ombre
à la faveur de la nuit.
Suivre tes pas,
ton ombre à la fenêtre.
Cette ombre à la fenêtre c'est toi, ce n'est pas une autre, c'est toi.
N'ouvre pas cette fenêtre derrière les rideaux de laquelle tu bouges.
Ferme les yeux.
Je voudrais les fermer avec mes lèvres.
Mais la fenêtre s'ouvre et le vent
le vent qui balance bizarrement la flamme
et le drapeau
entoure ma fuite de son manteau.
La fenêtre s'ouvre Ce n'est pas toi.
Je le savais bien.
Robert Desnos
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien,
Mais l'amour infini me montera dans l'âme ;
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, heureux- comme avec une femme.
Arthur Rimbaud
Nous ne sommes personne, un nom
pourtant nous est donné.
Contre lui, ange profond, inavoué
nous nous serrons.
Il y a une origine, infime
où nom et corps se rejoignent
déroulent leurs arcanes
extase, plainte ardente
que révèle le poème.
Ton nom touche ta blessure.
Sylvie Fabre G.
Nicolas de Staël, Agrigente, 1954, huile sur toile, 60 x 81 cm
Connaissez-vous le grand Albert ?
Joachim ? Amaury de Bène ?
à Thöss, Margareta Ebner
de Christ enceinte en chair humaine ?
Connaissez-vous Henri Suso ?
Ruysbrock surnommé l’Admirable ?
et Joseph de Cupertino
qui volait comme un dirigeable ?
Et les sermons de Jean Tauler ?
et le jeune homme des Sept Nonnes
qu’on soigna comme une amazone
débarquant des Ciels-univers ?
Connaissez-vous Jacob Boehm
et la Signatura Rerum ?
et Paracelse l’archidoxe,
le précurseur des rayons X ?
On connaît bien peu ceux qu’on aime
mais je les comprends assez bien
étant tous ces gens-là moi-même
qui ne suis pourtant qu’un babouin
Max Jacob
Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et s´est envolée
et mon coeur est devenu fou
il hurle à la mort
et sourit à mes délires
à l´insu du vent...
Que ferai-je de ma peur?
Que ferai-je de ma peur?
La lumière de mon sourire ne danse plus
les saisons ne brûlent plus les colombes de mes songes.
Mes mains se sont dénudées
et sont allées là où la mort
enseigne à vivre aux morts.
Ô Seigneur
l´espace condamne mon être.
Et derrière lui des monstres
boivent mon sang
C´est le désastre.
C´est l´heure du vide sans vide,
il est temps de verrouiller mes lèvres,
d´écouter crier les condamnés,
contempler chacun de mes noms
suspendus dans le néant.
Ô Seigneur
jette les cercueils de mon sang...
Je me souviens de mon enfance,
lorsque j´étais vieille
et que les fleurs mouraient entre mes mains
car la danse sauvage de mon allégresse
leur détruisait le coeur.
Je me souviens des sombres matins de soleil
quand j´étais petite fille,
c´était hier,
c´était il y a des siècles.
Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et a dévoré mes espérances.
Ô Seigneur
la cage est devenue oiseau
et que ferai-je de ma peur?
Alejandra Pizarnik
traduction : Noëlle-Yábar Valdez