Vertuchou.over-blog.com
Coups de cœur
L’Empreinte
Je m’appuierai si bien et si fort à la vie,
D’une si rude étreinte et d’un tel serrement
Qu’avant que la douceur du jour me soit ravie
Elle s’échauffera de mon enlacement.
La mer, abondamment sur le monde étalée,
Gardera dans la route errante de son eau
Le goût de ma douleur qui est âcre et salée
Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.
Je laisserai de moi dans le pli des collines
La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir
Et la cigale assise aux branches de l’épine
Fera crier le cri strident de mon désir.
Dans les champs printaniers la verdure nouvelle
Et le gazon touffu sur les bords des fossés
Sentiront palpiter et fuir comme des ailes
Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés.
La nature qui fut ma joie et mon domaine
Respirera dans l’air ma persistante odeur
Et sur l’abattement de la tristesse humaine
Je laisserai la forme unique de mon cœur.
Anna de Noailles
Ainsi hier soir chez elle
Ainsi hier soir chez elle, dans le calme presque provincial de son grand et harmonieux
salon, je me suis sentie fléchir plus d’une fois. [...], je sentis ses doigts tièdes sur ma nuque pliée, à la lisière sensible de mes cheveux courts, dont elle caressait les lignes rasées à la tondeuse qui descendent dans le cou. J’ai frémi profondément de ce geste si naturel, même enfantin, et n’osant relever la tête, plusieurs fois également ayant embrassé ses mains en riant, j’ai senti les dangers d’un tel jeu fait de frôlements, de regards, et au moment du départ, comme elle était penchée devant moi, arrangeant la ceinture de mon manteau, je ne pus résister et j’embrassai sa nuque claire.
Mireille Havet , Journal 1918-1919
Prisonnière
"Oh mais c'est encore vous mon cher"
"Oh mais c'est encore vous mon cher"
Me dit-elle tout à coup
Me dit-elle tout à coup
Oh je me sens de vous prisonnière
Oh je me sens de vous prisonnière
Faites de moi ce que vous
Faites de moi ce que vous
Donnons-nous rendez-vous à la rivière
Donnons-nous rendez-vous à la rivière
Lavons-nous de la boue
Lavons-nous de la boue
Prenez-moi dans vos bras mon cher
Prenez-moi dans vos bras mon cher
Et oublions tout
Et oublions tout
Et tenons-nous debout dans la lumière
Et tenons-nous debout dans la lumière
Soyons prêts à tout
Soyons prêts à tout
Il en va de la vie, de nos mères
Il en va de la vie, de nos pères
Il en va de nous
Il en va de nous
Oh je me sens de vous prisonnière
Oh je me sens de vous prisonnière
Faites de moi ce que vous
Faites de moi ce que vous
Paroles : Philippe Djian / Stephan Eicher
Musique : Stephan Eicher
Yann Tiersen - Porz Goret
Les effarés
Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond,
A genoux, cinq petits, - misère ! -
Regardent le Boulanger faire
Le lourd pain blond.
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l'enfourne
Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le Boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.
Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
On sort le pain,
Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,
Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu'ils sont là tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,
Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,
Si fort qu'ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblote
Au vent d'hiver.
Arthur Rimbaud
La poésie n'est pas un genre
La poésie n'est pas un genre pas même une posture une imposture encore moins la trace d'un vieil apprentissage scolaire. La poésie ne s'écrit pas ou bien s'écrit d'elle-même, elle est proche du cri et du sang et du ressenti qui oublie la grammaire, oublie qu'il écrit, se contente d'inscrire du vivant tel que le vivant, d'écrire dans le langage des choses et des émotions.
Le seul endroit du monde réinterprété que rien ne contraint et que rien n'oblige, c'est le poésie car la poésie est la nature de votre seconde nature et sa peau et sa chair et sa douleur et sa peur et son sang d'amoureuse qui enfante sous vos doigts, car la poésie est la seule dimension du monde où l'homme peut enfanter à son tour à sa manière de poèmes enfantés au grand jour.
— Jacques Dor
J'aurai rêvé ma vie
J'aurai rêvé ma vie à l'instar des rivières
Vivant en même temps la source et l'océan
Sans pouvoir me fixer même un mince moment
Entre le monde la plaine et les plages dernières.
Suis-je ici, suis-je là ? Mes rives coutumières
Changent de part et d'autres et me laissent errant.
Suis-je l'eau qui s'en va, le nageur descendant
Plein de trouble pour tout ce qu'il laisse derrière ?
Ou serai-je plutôt sans même le savoir
Celui qui dans la nuit n' a plus que la ressource
De chercher l'océan du côté de la source
Puisqu'est derrière lui le meilleur de l'espoir ?
Jules Supervielle
Agitata infidu flatu
Cantique d'été XXVII
J'ai broyé entre mes dents les tiges des
bromes tandis que, couchée au bord du
sentier, je regardais courir les grosses
fourmis noires.
Je serre entre mes dents les mèches
blondes désordonnées tandis qu'allongée
près de toi^ dans le miroir profond de tes
yeux je regarde surgir par des venelles où
s'écrasent des roses, les désirs fous qui se
heurtent et se pressent.
La tige des bromes est sucrée, mais tes
cheveux ont l'arôme que prend au fond des
boîtes de laque, le thé noir et précieux.
Marguerite Burnat-Provins