Vertuchou.over-blog.com
Coups de cœur
L'Horloge
Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: Souviens-toi!
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible;
Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote Souviens-toi! — Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!
Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor!
(Mon gosier de métal parle toutes les langues)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or!
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup! c’est la loi
Le jour décroît; la nuit augmente, souviens-toi!
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.
Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),
Où tout te dira Meurs, vieux lâche! il est trop tard!
Charles Baudelaire
Ils sortirent ensemble
Ils sortirent ensemble, il lui prit le bras et ils marchèrent un peu, sans un mot. L’automne montait au cœur de Paule avec une grande douceur. Les feuilles mouillées, roussies, piétinées, accrochées les unes aux autres, se mélangeaient lentement à la terre. Elle se sentit une sorte de tendresse pour cette silhouette silencieuse qui lui tenait le bras. Cet inconnu devenait pour quelques minutes un compagnon, quelqu’un avec qui l’on marche dans une allée déserte, à la fin d’une année. Elle avait toujours éprouvé de la tendresse pour ses compagnons, qu’ils fussent de promenade ou de vie…
Françoise Sagan, Aimez-vous Brahms...
Musique est ton sourire
Musique est ton sourire
C'est pourquoi je suis absolument fou
De tes lèvres.
Tes yeux, quiétude du jardin à midi,
Je leur serai toujours gré
De pouvoir enfin m'endormir
Avec un sourire d'enfant.
Tes seins,vent fougueux
J'en suis le dompteur:
Que de fois dans mes rêves ont-ils
Galopé tel deux poulains ,
Et moi fouettant l'air
Par mon halètement .
Tes sentiers me comblent
Mais je ne parviens toujours pas à comprendre
Comment tu n'as jamais raté sept heure ?
Essaies de louper le rendez-vous
Ne serait-ce qu'une fois
Pour que je puisse penser au suicide !
Yassin Adnan
African Mailman
Vie antérieure
S’il est vrai que ce monde est pour l’homme un exil
Où, ployant sous le faix du labeur dur et vil,
Il expie en pleurant sa vie antérieure ;
S’il est vrai que, dans une existence meilleure,
Parmi les astres d’or qui roulent dans l’azur,
Il a vécu, formé d’un élément plus pur,
Et qu’il garde un regret de sa splendeur première ;
Tu dois venir, enfant, de ce lieu de lumière
Auquel mon âme a dû naguère appartenir ;
Car tu m’en as rendu le vague souvenir,
Car en t’apercevant, blonde vierge ingénue,
J’ai frémi, comme si je t’avais reconnue,
Et, lorsque mon regard au fond du tien plongea,
J’ai senti que nous étions aimés déjà
Et depuis ce jour-là, saisi de nostalgie,
Mon rêve au firmament toujours se réfugie,
Voulant y découvrir notre pays natal,
Et dès que la nuit monte au ciel oriental,
Je cherche du regard dans la voûte lactée
L’étoile qui par nous fut jadis habitée.
François Coppée
Vos mots ne sont pas à vous
Vos mots ne sont pas à vous. Jetez-les sur le papier. Les mangera qui voudra. Les poètes sont des affamés. Ils rassasient le monde et ils n’ont même pas un os à ronger.
Linda Lê
Il me faut aller vite
Il me faut aller vite dans tous les sens
parce que partout autour de moi
des femmes qui vont mourir se donnent
à des hommes dont la mort est pour demain.
Je dépense sans compter l'or de l'amour,
je goûte à ton corps comme à un verre
dont je n'ai pas le temps d'achever le contenu
parce que j'ai la main de la mort sur la gorge.
Il importe peu que je dise mon nom
à celles que je rencontre sur la route:
ma mort n'aura pour témoin que le visage
dont j'aurai vécu de tout mon regard.
Lucien Becker
Deux chevaux, rouge et bleu
Le doigt de la femme
Dieu prit sa plus molle argile
Et son plus pur kaolin,
Et fit un bijou fragile,
Mystérieux et câlin.
Il fit le doigt de la femme,
Chef-d’œuvre auguste et charmant,
Ce doigt fait pour toucher l’âme
Et montrer le firmament.
Il mit dans ce doigt le reste
De la lueur qu’il venait
D’employer au front céleste
De l’heure où l’aurore naît.
Il y mit l’ombre du voile,
Le tremblement du berceau,
Quelque chose de l’étoile,
Quelque chose de l’oiseau.
Le Père qui nous engendre
Fit ce doigt mêlé d’azur,
Très fort pour qu’il restât tendre,
Très blanc pour qu’il restât pur,
Et très doux, afin qu’en somme
Jamais le mal n’en sortît,
Et qu’il pût sembler à l’homme
Le doigt de Dieu, plus petit.
Il en orna la main d’Ève,
Cette frêle et chaste main
Qui se pose comme un rêve
Sur le front du genre humain.
Cette humble main ignorante,
Guide de l’homme incertain,
Qu’on voit trembler, transparente,
Sur la lampe du destin.
Oh ! dans ton apothéose,
Femme, ange aux regards baissés,
La beauté, c’est peu de chose,
La grâce n’est pas assez ;
Il faut aimer. Tout soupire,
L’onde, la fleur, l’alcyon ;
La grâce n’est qu’un sourire,
La beauté n’est qu’un rayon ;
Dieu, qui veut qu’Ève se dresse
Sur notre rude chemin,
Fit pour l’amour la caresse,
Pour la caresse ta main.
Dieu, lorsque ce doigt qu’on aime
Sur l’argile fut conquis,
S’applaudit, car le suprême
Est fier de créer l’exquis.
Ayant fait ce doigt sublime,
Dieu dit aux anges : Voilà !
Puis s’endormit dans l’abîme ;
Le diable alors s’éveilla.
Dans l’ombre où Dieu se repose,
Il vint, noir sur l’orient,
Et tout au bout du doigt rose
Mit un ongle en souriant.
Victor Hugo
