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Coups de cœur
L'eau douce
L’eau qui a rencontré la mer ne retrouve jamais sa première douceur.
Un poète persan.
Pitié de moi ! j’étais l’eau douce ;
Un jour j’ai rencontré la mer ;
À présent j’ai le goût amer,
Quelque part que le vent me pousse.
Ah ! qu’il en allait autrement
Quand, légère comme la gaze
Parmi mes bulles de topaze
Je m’agitais joyeusement.
Nul bruit n’accostait une oreille
D’un salut plus délicieux
Que mon cristal mélodieux
Dans sa ruisselante merveille.
L’oiseau du ciel, sur moi penché,
M’aimait plus que l’eau du nuage,
Quand mon flot, plein de son image,
Lavait son gosier desséché.
Le poète errant qui me loue
Disait, un jour qu’il m’a parlé :
« Tu sembles le rire perlé
D’un enfant qui jase et qui joue.
« Moi, je suis l’ardent voyageur,
Incliné sur ta nappe humide,
Qui te jure, ô ruisseau limpide,
De bénir partout ta fraîcheur. »
Doux voyageur, si ta mémoire
S’abreuve de mon souvenir,
Bénis Dieu d’avoir pu me boire,
Mais défends-toi de revenir.
Mon cristal limpide et sonore
Où s’étalait le cresson vert
Dans les cailloux ne coule encore
Que sourdement, comme l’hiver.
L’oiseau dont la soif est trompée
Au nuage a rendu son vol,
Et la plume du rossignol
Dans mon onde n’est plus trempée.
Cette onde qui filtrait du ciel
Roulait des clartés sous la mousse...
J’étais bien mieux, j’étais l’eau douce,
Et me voici traînant le sel.
Marceline Desbordes-Valmore
Il m’a dit
Il m’a dit : « Cette nuit, j’ai rêvé. J’avais ta chevelure autour de mon cou. J’avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque et sur ma poitrine.
« Je les caressais, et c’étaient les miens ; et nous étions liés pour toujours ainsi, par la même chevelure la bouche sur la bouche, ainsi que deux lauriers n’ont souvent qu’une racine.
« Et peu à peu, il m’a semblé, tant nos membres étaient confondus, que je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe. »
Pierre Louÿs, Les chansons de Bitilis
Ce soir, dans ce monde
à Martha Isabel Moïa
The Curse
Quoi donc ! ma lâcheté sera si criminelle
Quoi donc ! ma lâcheté sera si criminelle ;
Et les vœux que j’ai faits pourront si peu sur moi,
Que je quitte ma dame, et démente la foi
Dont je lui promettais une amour éternelle ?
Que ferons-nous, mon cœur ? Avec quelle science
Vaincrons-nous les malheurs qui nous sont préparés ?
Courrons-nous le hasard comme désespérés ?
Ou nous résoudrons-nous à prendre patience ?
Non, non ; quelques assauts que me donne l’envie,
Et quelques vains respects qu’allègue mon devoir,
Je ne céderai point, que de même pouvoir
Dont on m’ôte ma dame on ne m’ôte la vie.
Mais où va mon fureur ? Quelle erreur me transporte,
De vouloir en géant aux astres commander ?
Ai-je perdu l’esprit, de me persuader
Que la nécessité ne soit pas la plus forte?
Achille, à qui la Grèce a donné cette marque
D’avoir eu le courage aussi haut que les cieux,
Fut en la même peine, et ne put faire mieux
Que soupirer neuf ans dans le fond d’une barque.
Je veux, du même esprit que ce miracle d’armes,
Chercher en quelque part un séjour écarté
Où ma douleur et moi soyons en liberté,
Sans que rien qui m’approche interrompe mes larmes.
Bien sera-ce à jamais renoncer à la joie
D’être sans la beauté dont l’objet m’est si doux :
Mais qui m’empêchera qu’en dépit des jaloux
Avecque le penser mon âme ne la voie ?
Le temps qui toujours vole, et sous qui tout succombe
Fléchira cependant l’injustice du sort,
Ou d’un pas insensible avancera la mort
Qui bornera ma peine au repos de la tombe.
La fortune en tous lieux à l’homme est dangereuse :
Quelque chemin qu’il tienne il trouve des combats ;
Mais, des conditions où l’on vit ici-bas,
Certes celle d’aimer est la plus malheureuse.
François de Malherbe
L'avenir de la poésie
L'avenir de la poésie est identique à son passé :
le temps n'existe pas pour elle. La poésie est.
-- Roberto Juarroz
Et naguère aux midis de résine imprégnés
Et naguère aux midis de résine imprégnés,
Après les bois de pins torrides, je baignais
Mes mains dans tes cheveux comme dans une eau pure,
Ô toi que mon amour ce soir caresse et pare.
Tu trempais en riant des roses dans du sucre
Et tu mordais dans leur fraîcheur à blanche nacre
Et quand tu me tendais tes lèvres, j’y goûtais
Les roses dont l’arôme embaume les étés.
Tristan Derème
Concerto pour deux violons en La mineur RV522
Aux rayons du couchant
Aux rayons du couchant, le long de cette ornière,
Je vous vois, peupliers revêtus de lumière ;
Dans la pénombre, oiseaux, votre cri répété
Pour la dernière fois a salué l’Été !
Va, brode l’horizon, brume délicieuse,
D’émeraude et d’onyx poussière précieuse :
Je veux me disperser ce soir dans le malheur
De l’automne qui vient, de l’automne en sa fleur.
Jean Moréas
