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Coups de cœur
Conseils au bon voyageur
Ville au bout de la route et route prolongeant la
ville : ne choisis donc pas l'une ou l'autre, mais
l'une et l'autre bien alternées.
Montagne encerclant ton regard le rabat et le
contient que la : plaine ronde libère. Aime à
sauter roches et marches ; mais caresse les
dalles où le pied pose bien à plat.
Repose-toi du son dans le silence, et, du silence,
daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais
être seul, déverse-toi parfois jusqu'à la foule.
Garde bien d'élire un asile. Ne crois pas à la, vertu
d’une vertu durable : romps-la de quelque
forte épice qui brûle et morde et donne un goût même à la fadeur.
Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans
étable, sans mérites ni peines, tu parviendras,
non point, ami, au marais des joies
immortelles,
Mais aux remous pleins d'ivresses du grand fleuve
Diversité.
Victor Segalen
Quand je l’ai rencontrée pour la première fois
“Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, j’ai ressenti, en la voyant,
une étrange sensation. Ce ne fut point de l’étonnement, ni de l’admiration,
ce ne fut point ce qu’on appelle le coup de foudre, mais un sentiment
de bien-être délicieux, comme si on m’eût plongé dans un bain tiède.
Ses gestes me séduisaient, sa voix me ravissait, toute sa personne
me faisait un plaisir infini à regarder. Il me semblait aussi
que je la connaissais depuis longtemps, que je l’avais vue déjà.
Elle portait en elle quelque chose de mon esprit.
Elle m’apparaissait comme une réponse à un appel jeté par mon âme,
à cet appel vague et continu que nous poussons
vers l’espérance durant tout le cours de notre vie.”
Guy de Maupassant, La tombe
Amoureuse au secret
Amoureuse au secret derrière ton sourire
Toute nue les mots d’amour
Découvrent tes seins et ton cou
Et tes paupières
Découvrent toutes les caresses
Pour que les baisers dans tes yeux
Ne montrent que toi toute entière.
Paul Eluard
Les pas
Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.
Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !… tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !
Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
A l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,
Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n’était que vos pas.
Paul Valéry
Cheese cake
Harold Mabern Trio et Eric Alexander - Cheese Cake
Tu contemples en moi
Tu contemples en moi, cette saison de l’an
Dont les feuilles jaunies – le peu qui reste – pendent
Aux branches qui bataillent contre l’âpre vent,
Chœur nu, en ruine, où hier encor chantait la grive.
Tu vois le crépuscule en moi d’un de ces jours
Qui, le soleil caché, s’étreignent au couchant,
Engloutis peu à peu par la nuit ténébreuse,
Cette autre mort qui scelle tout par le repos.
Tu vois en moi le chatoiement d’un de ces feux
Qui palpitent sur les cendres de ta jeunesse,
Tel le lit sur lequel il faudra qu’il s’expire
Consumé par cela même qui l’a nourri
Tu le perçois et ton amour s’accroît
De mieux chérir ce qui, demain, t’échappera.
William Shakespeare
la Poésie
Entre ce que je vois et dis,
entre ce que je dis et tais,
entre ce que je tais et rêve
entre ce que je rêve et oublie,
la Poésie.
Elle glisse
entre le oui et le non :
elle dit
ce que je tais,
elle tait
ce que je dis,
elle rêve
ce que j’oublie.
Elle n’est pas un dire :
elle est un faire.
La poésie
se dit et s’entend :
elle est réelle.
Et à peine je dis
« elle est réelle »
elle se dissipe.
Est-elle ainsi plus réelle ?
Octavio Paz
Toute mon œuvre de poète
« Toute mon œuvre de poète repose
sur cette conviction que l’art,
la poésie n'expriment pas l'existence
ou l'être humain mais les complètent.
Exprimer une chose, c'est toujours
n'en dire qu'une partie,
fort heureusement d'ailleurs.
Quand je parle, je ne m'exprime pas,
je me projette.
La poésie, l'art, sont donc
un prolongement de l'existence.
Par eux, je ne cherche pas à reproduire
la réalité ni même à la saisir,
mais à en inventer une autre
qui va éclore et continuer
à se déployer hors et en avant
de celle dont elle vient. »
Adonis

