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Coups de cœur
Corona
Du dedans de la main, l’automne dévore sa feuille : nous sommes amis
Nous libérons le temps de la coquille de noix
Et nous lui apprenons à marcher
Le temps retourne vers sa coquille
Dans le miroir c’est dimanche
Dans le rêve nous dormons
La bouche parle vérité
Mon regard descend vers le sexe de l’aimée
Nous regardons
Nous nous parlons des ténèbres
Nous nous aimons comme pavot et mémoire
Nous dormons comme vin dans les coquillages
Comme mer dans les rayons de sang de la lune
Nous nous tenons enlacés près de la fenêtre
Ils nous dévisagent de la rue
Il est grand temps que l’on sache
Il est grand temps que la pierre s’habitue à fleurir
Que le non-repos batte au cœur
Il est temps que le temps soit
Il est temps
Paul Celan
La poésie dit violemment
La poésie dit violemment,
et la présence des choses et un ailleurs des choses
Marie-Claire Bancquart
Contempler dans son bain sans voiles
Amor, ch'a null' amato amar perdona,
Mi prese del costui placer si forte
Che, come vedi, ancor non m'abbandona.
Dante
Contempler dans son bain sans voiles
Une fille aux yeux innocents ;
Suivre de loin de blanches voiles ;
Voir au ciel briller les étoiles
Et sous l'herbe les vers luisants ;
Voir autour des mornes idoles
Des sultanes danser en rond ;
D'un bal compter les girandoles ;
La nuit, voir sur l'eau les gondoles
Fuir avec une étoile au front ;
Regarder la lune sereine ;
Dormir sous l'arbre du chemin ;
Être le roi lorsque la reine,
Par son sceptre d'or souveraine,
L'est aussi par sa blanche main ;
Ouïr sur les harpes jalouses
Se plaindre la romance en pleurs ;
Errer, pensif, sur les pelouses,
Le soir, lorsque les andalouses
De leurs balcons jettent des fleurs ;
Rêver, tandis que les rosées
Pleuvent d'un beau ciel espagnol,
Et que les notes embrasées
S'épanouissent en fusées
Dans la chanson du rossignol ;
Ne plus se rappeler le nombre
De ses jours, songes oubliés ;
Suivre fuyant dans la nuit sombre
Un Esprit qui traîne dans l'ombre
Deux sillons de flamme à ses pieds ;
Des boutons d'or qu'avril étale
Dépouiller le riche gazon ;
Voir, après l'absence fatale,
Enfin, de sa ville natale
Grandir la flèche à l'horizon ;
Non, tout ce qu'a la destinée
De bien réels ou fabuleux
N'est rien pour mon âme enchaînée
Quand tu regardes inclinée
Mes yeux noirs avec tes yeux bleus !
Septembre 1831.
Victor Hugo.
Jeunes fermiers
Janvier
Janvier, pour dire à l'année "bonjour"
Février pour dire à la neige "il faut fondre"
Mars pour dire à l'oiseau migrateur "reviens"
Avril pour dire à la fleur "ouvre-toi"
Mai pour dire "ouvriers nos amis"
Juin pour dire à la mer "emporte nous très loin"
Juillet pour dire au soleil "c'est ta saison"
Août pour dire "l'homme est heureux d'être homme"
Septembre pour dire au blé "change toi en or"
Octobre pour dire "camarades, la liberté"
Novembre pour dire aux arbres "déshabillez vous"
Décembre pour dire à l'année "adieu, bonne chance"
Et douze mois de plus par an,
Mon fils
Pour te dire que je t'aime.
Alain Bosquet
India Song
Toi qui ne veux rien dire
Toi qui me parles d'elle
Et toi qui me dis tout
Que nous dansions ensemble
Toi qui me parlais d'elle
D'elle qui te chantait
De son nom oublié
De son corps, de mon corps
De cet amour là
De cet amour mort
De ma terre lointaine
Toi qui parleras d'elle
Maintenant disparue
De son corps effacé
De ses nuits, de nos nuits
De ce désir là
De ce désir mort
Toi qui ne veux rien dire
Toi qui me parles d'elle
Et toi qui me dis tout
Et toi qui me dis tout
paroles de Marguerite Duras,
musique de Carlos D'Alessio.
Rêves
Je te vois t’accrochant aux rêves.
Triste et dur sera ton réveil,
car poursuivant de faux soleils,
en eux se dessèchera ta sève.
En toi tu sais vivre par cœur
à force d’imagination.
Tristes et dures seront les heures
te ramenant à la raison.
Tu vas, t’inventant des images,
inversant les réalités.
Triste et dur sera le voyage
qui vient parfois te réveiller.
Eh bien, qu’il me soit triste et dur!
Encor j’en veux payer le prix,
et que mes rêves ne soient finis!
Par-delà mes réveils, qu’ils durent!
Esther Granek
Greece #12
Les sapins en bonnets pointus
Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent
Dans les sept arts endoctrinés
Par les vieux sapins leurs aînés
Qui sont de grands poètes
Ils se savent prédestinés
A briller plus que des planètes
A briller doucement changés
En étoiles et enneigés
Aux Noëls bienheureuses
Fêtes des sapins ensongés
Aux longues branches langoureuses
Les sapins beaux musiciens
Chantent des noëls anciens
Au vent des soirs d'automne
Ou bien graves magiciens ,
Incantent le ciel quand il tonne
Des rangées de blancs chérubins
Remplacent l'hiver les sapins
Et balancent leurs ailes
L'été ce sont de grands rabbins
Ou bien de vieilles demoiselles
Guillaume Apollinaire

