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Coups de cœur
La Panthère
(Jardin des Plantes, Paris)
Son regard du retour éternel des barreaux
s’est tellement lassé qu’il ne saisit plus rien.
Il ne lui semble voir que barreaux par milliers
et derrière mille barreaux, plus de monde.
La molle marche des pas flexibles et forts
qui tourne dans le cercle le plus exigu
paraît une danse de force autour d’un centre
où dort dans la torpeur un immense vouloir.
Quelquefois seulement le rideau des pupilles
sans bruit se lève. Alors une image y pénètre,
court à travers le silence tendu des membres -
et dans le cœur s’interrompt d’être.
Rainer Maria Rilke
(Traduction Claude Vigée.)
Et jamais
Et jamais le tourment ne trouvera un ciel,
et jamais le désir ne trouvera une terre.
C’est pourquoi la poésie existe.
Gunnar Björling
J'ai un arbre en moi
J'ai un arbre en moi
Dont j'ai rapporté le plan du soleil
Poissons de feu ses feuilles se balancent
Ses fruits tels des oiseaux gazouillent
Les voyageurs depuis longtemps sont
Descendus de leur fusée
Sur l'étoile qui est en moi
Ils parlent ce langage entendu dans mes rêves
Ni ordres, ni vantardises, ni prières.
J'ai une route blanche en moi
Y passent les fourmis avec les grains de blé
Les camions pleins de cris de fête
Mais cette route est interdite aux corbillards.
Le temps reste immobile en moi,
Comme une odorante rose rouge,
Que l'on soit vendredi et demain samedi
Que soit passé beaucoup de moi, qu'il en reste peu ou prou
Je m'en fous !
Nâzim Hikmet
Le héron
Marie, qui voudrait votre beau nom tourner
Marie, qui voudrait votre beau nom tourner,
Il trouverait Aimer : aimez -moi donc, Marie,
Faites cela vers moi dont votre nom vous prie,
Votre amour ne se peut en meilleur lieu donner.
S'il vous plaît pour jamais un plaisir demener,
Aimez-moi, nous prendrons les plaisirs de la vie,
Pendus l'un l'autre au col, et jamais nulle envie
D'aimer en autre lieu ne nous pourra mener.
Si faut il bien aimer au monde quelque chose :
Celui qui n'aime point, celui-là se propose
Une vie d'un Scythe, et ses jours veut passer
Sans goûter la douceur des douceurs la meilleure.
Eh, qu'est il rien de doux sans Vénus ? las ! à l'heure
Que je n'aimerai point, puissé -je trépasser !
Ronsard
Tu donnes des rêves à mes nuits
Tu donnes des rêves à mes nuits, des chansons à mes matins, des buts à mes jours
et des désirs solaires à mes rouges crépuscules. Tu donnes sans fin...
Je suis tout ce que tu veux. Et je serai esclave ou roi selon que tu t'irrites
ou souris. Mais ce qui me fait exister - c'est toi.
Rainer Maria Rilke, lettres à Lou Andreas Salomé
Je serai nue
Je serai nue devant toi
Je ne regarderai rien autour
Je saurai dire ce qui vient
Sans bégayer.
Ce sera juste
et vrai
et lumineux.
Alors
Tu te lèveras
Tu partiras
sans me regarder
sans un mot
Tu soulèveras tes chaussures de papier
Je regarderai voler au-dessus de toi l’ombre de tes semelles
Tournoyantes
Rougeoyantes
Et rien
Jamais
ne pourra amonceler la lumière qui surgira.
Ce sera une flamme
Une lumière nue
Une ampoule
Seule
A un seul filament.
Je te regarderai partir
Et autour de nous
Les gens
N’oseront pas interrompre
Ta démarche lente et saccadée.
Les chiens tournoieront
Eux aussi
Sur eux-mêmes
Les ânes braieront
Les coqs suspendront leur cri
Même l’aube
Ne se lèvera pas de son lit
Tout sera silencieux
Sauf ma main qui te guettera
Dans le lointain
Je serai immobile
Calme et droite
Au milieu de nulle part
Un sourire arrivera
Sur mes lèvres fatiguées
Et tièdes
Et j’aurai envie à nouveau
de soulever le monde
De le faire briller
Pour des yeux immobiles
Qui ne regarderont pas
Les écailles argentées
Des poissons
Qui courent
Dans le fond de mon cœur.
Sabine Normand
The Sidewinder
Rêves
J'ai rêvé parfois que vos yeux
Me regardaient avec tristesse,
Que vos grands yeux bleus sérieux
Me regardaient avec tendresse ;
J'ai rêvé que vous écoutiez
Ces mots sur qui la voix hésite,
Et qui s'arrêtent effrayés
De l'aveu qui sous eux palpite ;
Que, dans mes mains, vos fines mains
Tombaient comme deux fleurs fauchées,
Et que nos pas, dans les chemins,
Laissaient leurs traces rapprochées.
Mais je n'ai pas osé rêver,
Dans les ivresses ni les fièvres,
Que ce bonheur pût m'arriver
Que ma bouche effleurât vos lèvres.
J'ai rêvé parfois que vos yeux
Me regardaient avec tendresse,
Que vos grands yeux bleus sérieux
Me regardaient avec tristesse.
Auguste Angellier

