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Coups de cœur
En poésie
En poésie, on n’habite que le lieu que l’on quitte,
on ne crée que l’œuvre dont on se détache,
on n’obtient la durée qu’en détruisant le temps.
René Char
Quand je suis à tes pieds
Quand je suis à tes pieds, comme un fidèle au temple
Immobile et pieux, quand fervent je contemple
Ta bouche exquise ou flotte un sourire adoré,
Tes cheveux blonds luisant comme un casque doré,
Tes yeux penchés d’où tombe une douceur câline,
Ton cou svelte émergeant d’un flot de mousseline,
L’ombre de tes longs cils sur ta joue et tes seins
Où mes baisers jaloux s’abattent par essaims,
Quand j’absorbe ta vie ainsi par chaque pore,
Et, comme un encensoir brûlant qui s’évapore,
Quand je sens, d’un frisson radieux exalté,
Tout mon cœur à longs flots fumer vers ta beauté,
Toujours ce vain désir inassouvi me hante
D’emporter avec moi tes yeux vivants d’amante,
De les mettre en mon cœur comme on garde un bijou
Afin de les trouver à toute heure et partout.
Aussi quand je m’en vais, pour conserver dans l’âme
Encore un peu de toi qui brille, douce flamme,
Aux lèvres que tu tends vers mes lèvres d’amant
À longs traits, à longs traits, je bois éperdument
D’une soif de désert, vorace, inassouvie,
Comme si je voulais te prendre de ta vie ! ...
Mais en vain... car à peine une dernière fois
T’ai-je envoyé mon cœur suprême au bout des doigts,
En me retrouvant seul sur le pavé sonore
Dans la rue où là-bas ta vitre brille encore,
Je sens parmi le vent nocturne s’exhaler
Tout ce que j’avais pris de toi pour m’en aller...
Et de tout son trésor mon cœur triste se vide,
Car ton subtil amour, ô femme, est plus fluide
Que l’eau vive, qu’on puise aux sources dans les bois
Et qu’on sent, malgré tout, fuir au travers des doigts...
Albert Samain
L’homme Imperméable
Il est comme un nuage
qui marche dans le ciel.
Il ne sait pourquoi,
et il ne sait comment.
Il est un nuage
qui cherche de la pluie,
et ne sait pas pleurer ;
il est sans tonnerre, ni éclair.
Il est fait de brumes,
de musiques nostalgiques ;
sans vision, ni espoir,
ses traces sont légères.
Il est comme un nuage
parce qu’il n’ose pas encore.
Il ignore que ses ailes
viennent de l’intérieur.
Chloé Douglas
La Cathédrale de Rouen (la cour d'Albane)
Je ne voyais vraiment pas comment
Je ne voyais vraiment pas comment je pouvais aimer quelqu'un d'autre que toi, ni même jouer à l'amour avec un autre, cela m'était parfaitement étranger, le simple fait d'être tentée m'aurait semblé un crime. Ma passion pour toi restait toujours aussi forte, seulement, elle se transformait en même temps que mon corps, elle devenait plus ardente, plus charnelle, plus féminine à mesure que mes sens s'éveillaient. Et ce que l'enfant, prisonnière d'une volonté impuissante et innocente, l'enfant qui avait tiré un soir la sonnette de ta porte, n'a pas pu deviner, était maintenant mon unique pensée : m'offrir à toi, me donner à toi.
Stefan Zweig, Lettre d'une inconnue
Il n'y a pas d'amour seul
Il n’y a pas d’amour seul
l’amour est un alliage
l’amour n’est pas du corps
l’amour est des corps
L’amour est un chant
des corps qui reposent
dans le rythme musical
avec le duo cosmique
L’amour est du point du jour le diamant
non de pierre
mais de facettes brillantes
qui éveillent les extases
Mina Loy
Spring & Fall / Le printemps et l'automne
to a young child
Margaret, áre you gríeving
Over Goldengrove unleaving?
Leáves, líke the things of man, you
With your fresh thoughts care for, can you?
Áh! ás the heart grows older
It will come to such sights colder
By and by, nor spare a sigh
Though worlds of wanwood leafmeal lie;
And yet you wíll weep and know why.
Now no matter, child, the name:
Sórrow’s spríngs áre the same.
Nor mouth had, no nor mind, expressed
What heart heard of, ghost guessed:
It ís the blight man was born for,
It is Margaret you mourn for.
à une enfant
Marguerite, pleures-tu
Sur l'or du bois dévêtu ?
des feuilles comme de l'homme,
Peux-tu, si jeune, te soucier ?
Ah !quand ton cœur aura vieilli
Il verra des choses plus froides
Il lui manquera des soupirs
pour ces mondes de bois par terre.
Pourtant, tu pleures et veux savoir
Pourquoi. Mais qu'importe, petite ?
Une est la fontaine des peines.
Ni esprit ni bouche n'a dit
Ce qu'ont deviné âme et cœur :
L'homme est né pour les taches, et toi,
C'est Marguerite que tu pleures.
7 septembre 1880
Gerard Manley Hopkins
Istanbul, Dimitrie Cantemir
"Istanbul, Dimitrie Cantemir" le Livre de la science de la musique par l'ensemble Hespèrion XXI sous la conduite de Jordi Savall
Complainte
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte
En quelle manière
Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
M'est advenu
Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente
Le vent me vient, le vent m'évente
L'amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta
Rutebeuf

