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Coups de cœur
Je n'ai ni regrets, ni larmes, ni plaintes
Je n'ai ni regrets, ni larmes, ni plaintes,
Tout s'en va comme la brume des pommiers blancs ;
Depuis que l'or du déclin l'a étreinte,
Ma jeunesse fuit infailliblement.
Cœur, tu ne battras plus comme jadis,
Les premiers froids t'ont déjà effleuré.
Et le pays qui en bouleaux se tisse
Ne m'incitera plus à rôder nu-pieds.
Esprit vagabond ! C'est de moins en moins
Que tu attises le feu sur mes lèvres.
Ô ma fraîcheur disparue au lointain,
Débordement des sens et yeux en fièvre !
Je suis plus sobre en désirs, plus austère,
Ma vie … Ou t'ai-je seulement rêvée ?
Comme si vite, à l'aube printanière,
Sur un cheval rose j'étais passé.
Mais nous sommes tous mortels, c'est ainsi,
Des feuilles d'érable s'écoule le cuivre…
Que soit perpétuellement béni
Ce qui est venu fleurir et mourir.
La poésie est au langage
La poésie est au langage ce qu’est l’érotisme à la sexualité : un rituel du plaisir.
Jacques Rancourt
J'arrive où je suis étranger
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger
Un jour tu passes la frontière
D'où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu'importe et qu'importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon
Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l'enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C'est le grand jour qui se fait vieux
Les arbres sont beaux en automne
Mais l'enfant qu'est-il devenu
Je me regarde et je m'étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus
Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d'antan
Tomber la poussière du temps
C'est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C'est comme une eau froide qui monte
C'est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu'on corroie
C'est long d'être un homme une chose
C'est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
O mer amère ô mer profonde
Quelle est l'heure de tes marées
Combien faut-il d'années-secondes
A l'homme pour l'homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger
Louis Aragon
Otti Berger et atelier
Asseyons-nous tous deux près du chemin
Asseyons-nous tous deux près du chemin,
Sur le vieux banc rongé de moisissures,
Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,
Longtemps s'abandonner ma main.
Avec ma main qui longtemps s'abandonne
A la douceur de se sentir sur tes genoux,
Mon coeur aussi, mon coeur fervent et doux
Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes.
Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond
Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,
Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,
Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.
Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence
Et l'immobilité de nos muets désirs,
N'était que tout à coup à les sentir frémir
Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent ;
Tes mains, où mon bonheur entier reste celé
Et qui jamais, pour rien au monde,
N'attenteraient à ces choses profondes
Dont nous vivons, sans en devoir parler.
Emile Verhaeren
Le poète pressent
Le poète pressent que l’homme naît avec l’Univers entier en lui
et qu’il subsiste en contemplant l’existant pour s’y reconnaître.
Cristiana Eso
On ne peut revenir sur l’insulte
On ne peut revenir sur l’insulte, alors qu’on peut revenir de sa gentillesse,
et il vaut mieux abuser de celle-ci que d’user une seule fois de l’autre.
Bernard-Marie Koltes, Dans La solitude des champs de coton
Celui qui meurt se transforme
Celui qui meurt se transforme immédiatement en passé. Peu importe combien il était important, combien il était bon, combien sa volonté de vivre était forte et combien l'existence était impensable sans lui : touché ! dit la mort, alors, la vie s'évanouit en une fraction de seconde et la personne se transforme en passé. Tout ce qui lui était attaché devient un souvenir que vous luttez pour conserver et c'est une trahison que d'oublier. Oublier la manière dont elle buvait son café. La manière dont elle riait. Cette façon qu'elle avait de lever les yeux. Et pourtant, pourtant, vous oubliez. C'est la vie qui l'exige. Vous oubliez lentement, mais sûrement, et la douleur peut être telle qu'elle vous transperce le cœur.
Kalman Stefansson, Entre Ciel et Terre
Marine
L’Océan sonore
Palpite sous l’œil
De la lune en deuil
Et palpite encore,
Tandis qu’un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D’un long zigzag clair,
Et que chaque lame
En bonds convulsifs
Le long des récifs
Va, vient, luit et clame,
Et qu’au firmament,
Où l’ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement.
Paul Verlaine
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