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Coups de cœur
Madrigal
traduit de dessus un éventail de lady Hamilton
Le temps, implacable alchimiste, épuisera le chaud parfum du santal.
Mais ces mots, écrits sur votre éventail, subsisteront, et vous y trouverez
encore les immatériels parfums du souvenir.
Alors le tableau de votre éclatante jeunesse se déroulera dans votre mémoire.
Vous en serez éblouie et ravie, comme nous sommes éblouis et ravis quand vos
cheveux de cuivre se déroulent sur vos épaules.
Puis après, le temps un instant dompté, reprendra son œuvre dévorante, et votre
chair, aurore palpable, sera emportée tout à coup par la colère du sort ou de
l’homme; ou bien elle se desséchera lentement au vent de la vieillesse, pour se
dissoudre enfin dans la terre brune.
Cet éventail, aussi, vendu, acheté, revendu, sali dans les tiroirs, brisé par
les enfants, bibelot dédaigné des bric-à-brac, finira peut-être dans un clair
incendie, ou bien épave d’égouts, il descendra les rivières pour s’émietter,
pourri, dans la mer immense.
En attendant, gardez l’orgueil de votre chair couleur d’aurore, laissez
insolemment flamboyer vos cheveux, jouez avec la perverse toute-puissance de vos
yeux transparents.
Car vous êtes l’anneau actuel de la perpétuelle chaîne de beauté; car ce qui a
lui une fois, luit à jamais dans l’absolu; car, à la symphonie de votre vie, il
faut un sévère et grandiose accord final.
D’ailleurs ces mots qui parlent de vous, transmis de mémoire en mémoire, feront
sans cesse revivre la main souveraine qui a tenu cet éventail et la chair qu’il
a caressée de ses battements parfumés.
Charles Cros
Elle était là, seule et tranquille
Elle était là, seule et tranquille, regardant vers le large ; puis lorsqu’elle eut senti
la présence de Stephen et son regard d’adoration, ses yeux se tournèrent vers lui,
subissant ce regard avec calme, sans honte ni impudeur.
Longtemps, longtemps elle le subit ainsi, puis, calme, détourna ses yeux de Stephen
et les abaissa vers le ruisseau, remuant l’eau de-ci, de-là, doucement, du bout de son pied.
Le premier clapotis léger de l’eau remuée rompit le silence, doux et timide, et murmurant,
timide comme les clochettes du sommeil : de-ci, de-là, de-ci, de-là : et une rougeur timide
palpitait sur sa joue.
« Dieu du ciel ! » cria l’âme de Stephen dans une explosion de joie profane.
Il se détourna d’elle brusquement et s’en fut à travers la grève. Ses joues brûlaient ;
son corps était un brasier, un tremblement agitait ses membres. Il s’en fut à grands pas,
toujours plus loin, par-delà les sables, chantant un hymne sauvage à la mer,
criant pour saluer l’avènement de la vie qui avait crié vers lui.
L’image de la jeune fille était entrée dans son âme à jamais, et nulle parole n’avait rompu
le silence sacré de son extase. Ses yeux à elle l’avaient appelé et son âme avait bondi à l’appel.
Vivre, s’égarer, tomber, triompher, recréer la vie avec la vie ! Un ange sauvage lui était apparu,
l’ange de jeunesse et de beauté mortelles, ambassadeur des cours splendides de la vie,
ouvrant devant lui, en un instant d’extase, les barrières de toutes les voies d’égarement et de gloire.
En avant ! En avant ! En avant !
James Joyce, Portrait de l'artiste en jeune homme"
Ce jour
Aujourd'hui pourrait être le jour.
Je pourrais lâcher les amarres et dériver
jusqu'au bout de la jetée
délover dans l'eau les cordages
vaisseau de lumière clairière de lune
voguer sur les courants jusqu'au coucher du soleil
et quand je ne serai plus là
une autre inconnue te trouvera
lovée dans le sable chaud
trésor échoué et t'aimera
pour ces histoires différentes
que tes mers racontent
et les fleurs à-demi écloses
que ma saison a fait naître
continueront à exhaler leur parfum
dans un bourdonnement réconfortant.
Mais ce jour
n'est pas encore le jour.
Ce jour.
Audre Lorde
Antibes (la pinède)
Dans l’interminable ennui de la plaine
Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.
Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune.
Comme les nuées
Flottent gris les chênes
Des forêts prochaines
Parmi les buées.
Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la Lune.
Corneille poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres
Quoi donc vous arrive ?
Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable
Paul Verlaine
La voix de la mer
La voix de la mer est séductrice ; sans jamais se lasser, elle chuchote,
gronde, murmure, invite l’âme à errer pour un temps dans des abîmes de solitude ;
à se perdre dans des dédales de contemplation intérieure.
La voix de la mer parle à notre âme. La caresse de la mer est sensuelle,
elle enveloppe le corps de sa douce étreinte.
Kate Chopin, L'éveil
Le point
Soupeser.
Sentir.
Se sentir.
Alors la fatigue.
Celle de se sentir. De nouveau.
Choisir d’écrire. Pour se situer.
Sur le point de mire.
Se concentrer. Sur le point.
Dire le point. Point.
L’écrire. Écrire l’écrire.
Écrire je mens.
Impossible d’écrire le point. La
La fatigue.
Dire la fatigue.
Cesser d’écrire.
Chantal Maillard
Brother, can you spare a dime ?
Quatrain épigrammatique
Où peut-on trouver des amants
Qui nous soient à jamais fidèles?
Je n'en sais que dans les romans,
Ou dans les nids des tourterelles.
Madame de Platbuisson
