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Coups de cœur
Je n’ai plus que les os, un Squelette je semble
Je n'ai plus que les os, un squelette je semble,
Decharné, denervé, demusclé, depoulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé,
Je n'ose voir mes bras que de peur je ne tremble.
Apollon et son fils deux grands maitres ensemble,
Ne me sauraient guerir, leur mestier m'a trompé,
Adieu plaisant soleil, mon oeil est estoupé,
Mon corps s'en va descendre où tout se desassemble.
Quel ami me voyant en ce point despouillé
Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé,
Me consolant au lit et me baisant la face,
En essuyant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu chers compaignons, adieu mes chers amis,
Je m'en vais le premier vous preparer la place.
Pierre de Ronsard — Derniers vers
C’était une nuit silencieuse
C’était une nuit silencieuse, traversée par ce mystérieux battement de fièvre, qui souligne deux fois par an les changements de saison. Les douces lumières des maisons ronronnaient dans l’obscurité, et l’on devinait dans le ciel un tournoiement d’étoiles. A la frange de son regard, Gatsby découvrait l’alignement des trottoirs, qui dessinait comme une échelle, et cette échelle conduisait vers un lieu secret au-dessus des arbres – il pouvait y monter, s’il y montait seul, et l’ayant atteint, boire la vie à sa source même, se gorger du lait transcendant des prodiges.
Le visage clair de Daisy se levait lentement vers lui, et il sentait son cœur battre de plus en plus vite. Il savait qu’au moment où il embrasserait cette jeune fille, au moment où ses rêves sublimes épouseraient ce souffle fragile, son esprit perdrait à jamais l’agilité miraculeuse de l’esprit de Dieu. Il avait alors attendu, écouté encore un moment la vibration du diapason qui venait de heurter une étoile, puis il l’avait embrassé, et à l’instant précis où ses lèvres touchaient les siennes, il avait senti qu’elle s’épanouissait comme une fleur à son contact, et l’incarnation s’était achevée.
F.Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique
Sur le livre d'une auberge
Notre arrivée avant le givre
Et les feux chantant de l'hiver,
À l'auberge, où il fait bon vivre,
Augure le départ amer.
Il faut courir à la forêt
Se mesurer avec le vent,
Dire aux pluies, à leur volonté :
« Assez de ce jeu ruisselant ! »
Être épris du très seul adieu,
Celui que rompt la main brutale,
Qui engrange sans fin les lieues,
Celui qui luit sur ses joues sales.
Oiseau jamais intercepté,
Ton étoile m'est douce au cœur,
Ma route tire sur sa raie,
L'air s'en détourne, et l'homme y meurt.
Lorsque la guerre se taira,
— Blessure devenue berceau —
À Petersbach on reviendra
Révéler les désirs nouveaux.
Alsace, 1939.
René Char
De la féminité
Les amours
Ange divin, qui mes plaies embaume,
Le truchement et le héraut des dieux,
De quelle porte es-tu coulé des cieux,
Pour soulager les peines de mon âme ?
Toi, quand la nuit par le penser m'enflamme,
Ayant pitié de mon mal soucieux,
Ore en mes bras, ore devant mes yeux,
Tu fais nager l'idole de ma Dame.
Demeure, Songe, arrête encore un peu !
Trompeur, attends que je me sois repu
De ce beau sein dont l'appétit me ronge,
Et de ces flancs qui me font trépasser :
Sinon d'effet, souffre au moins que par songe
Toute une nuit je les puisse embrasser.
Pierre de Ronsard
Peinture et poésie
Peinture et poésie se font comme on fait l'amour : un échange de sang,
une étreinte totale, sans aucune prudence, sans nulle protection.
Le grand saut, à chaque fois.
Joan Miró
Ah bien c'est du joli
Je vous l'avais bien dit Ah
C'est bien de votre faute Ah
Bien la peine de faire le malin Ah
Vous l'avez bien cherché Ah
Ça vous fera une belle jambe Ah
Vous voilà dans de beaux draps Ah
Maintenant vous êtes bien avancé Ah
Je vous fais bien mes compliments Ah
Vous parlez d'une belle réussite Ah
En effet voilà du beau travail Ah
Vous êtes un joli monsieur Ah
Il y a bien de quoi se vanter Ah
Vous avez fait un joli coup Ah
Et tout est bien qui finit bien Ah
Philippe Souplaut
N'n Siata
La coccinelle
Elle me dit : « Quelque chose
Me tourmente. » Et j'aperçus
Son cou de neige, et, dessus,
Un petit insecte rose.
J'aurais dû - mais, sage ou fou,
A seize ans on est farouche,
Voir le baiser sur sa bouche
Plus que l'insecte à son cou.
On eût dit un coquillage ;
Dos rose et taché de noir.
Les fauvettes pour nous voir
Se penchaient dans le feuillage.
Sa bouche fraîche était là :
Je me courbai sur la belle,
Et je pris la coccinelle ;
Mais le baiser s'envola.
« Fils, apprends comme on me nomme,
Dit l'insecte du ciel bleu,
Les bêtes sont au bon Dieu ;
Mais la bêtise est à l'homme. »
Victor Hugo
