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Coups de cœur
La Tourterelle et le Ramier
Qu’on ne me parle plus d’Amour, ni de Plaisirs,
Disait un jour la triste Tourterelle :
Consacrez-vous, mon Âme, à d’éternels soupirs,
J’ai perdu mon Amant fidèle.
Arbres, Ruisseaux, Gazons délicieux,
Vous n’avez plus de charmes pour mes yeux,
Mon Amant a cessé de vivre :
Qu’attendons-nous, mon cœur ? Hâtons nous de le suivre.
Comme on l’eût dit, autrefois on l’eût fait.
Quand nos Pères voulaient peindre un Amour parfait :
La Tourterelle en était le symbole,
Elle suivait toujours son Amant au trépas ;
Mais la mode change ici-bas,
De cette constance frivole.
Le Désespoir a perdu son crédit,
Et Tourterelle se console,
S’il faut tenir pour vrai, ce que ma Fable en dit.
Elle prétend, que cette Désolée,
À sa juste douleur voulant être immolée,
Choisit un vieux Palais, vrai séjour des Hiboux ;
Où sans chercher aucune nourriture,
Un prompt trépas était son espoir le plus doux :
Mais qui ne sait pas, qu’en toute conjoncture,
La Providence est plus sage que nous ?
Dans cette demeure sauvage,
Habitait un jeune Ramier,
Houpé, patu (1), de beau plumage,
Et, quoique jeune, vieux Routier (2)
Dans l’art de soulager les douleurs du veuvage.
Pour notre Tourterelle, il mit courtoisement,
Ses plus beaux secrets en usage ;
La Pauvrette, au commencement,
Loin de prêter l’oreille à son langage,
Ne voulait pas, se montrer seulement :
Mais le Ramier parlant de défunt son Amant,
Insensiblement il l’engage
À recevoir son compliment.
Ce compliment fut d’une grande force,
Il disait du défunt, toute sorte de bien,
Ne blâmait la Veuve de rien ;
Bref, c’était une douce amorce,
Pour attirer un plus long entretien.
Voilà donc la belle Affligée,
En tendres propos engagée :
Elle tombe sur le discours
De l’Histoire de ses Amours :
Dépeint, non sans cris, et sans larmes,
Du pauvre Trépassé, les vertus et les charmes :
Et ne croyant par là, que flatter sa douleur,
Elle apprit au Ramier le chemin de son cœur.
Par ce que le Défunt avait fait pour lui plaire,
Il comprit ce qu’il fallait faire.
Il était copiste entendu ;
Il sut si dextrement imiter son modèle,
Que dans peu notre Tourterelle
Crut retrouver en lui, ce qu’elle avait perdu.
1 Patu : qui a des plumes jusque sur les pattes.
2 Routier : fort expérimenté.
Marie-Catherine de Villedieu
cité par Edwige Keller-Rahbé
Le poète cultive les fissures
Le poète cultive les fissures, surtout le poète moderne. [...] Il n’ignore pas le sens ultime du texte du rabbin Joseph Ben Shalom, de Barcelone : « L’abîme devient visible à chaque brèche. À chaque transformation de la réalité, à chaque mutation de forme ou chaque fois que s’altère un état de chose, l’abîme du néant est traversé et devient visible par la grâce d’un instant mystique passager. Rien ne peut changer sans qu’ait lieu le contact avec cette région de l’être absolu. » [...] Le poète est un mystique irrégulier, un étrange mystique qui parle, tout en sachant que le silence est à la base de tout – ou qu’il est la base de tout, y compris de la parole.
Roberto Juarroz
Les chiffres
Je suis le chiffre 6,
et je suis plus beau que le dix,
Qui lui n'est que l'ombre,
D'un nombre!le 1 !
Je n'aime pas le 3
Qui ment toutes les fois,
Quand au 5
Il est toujours au bar sur le zinc !
Le 2 nous rend heureux,
Mais reste prétentieux !
Le 7 est un ascète.
Le 8 est le chiffre de la pluie,
Le 9 a pour copain l'ancien,
Quant au 4,
Il ne fait que de se battre !
Et c'est le 1 qui signifie la fin !!!
Robert Bryche
When I Am Laid in Earth
De mon sang exhalé toute l'humeur périe
De mon sang exhalé toute l'humeur périe
Me laisse desséché, et l'esprit de mon coeur
Éteint par trop d'ennui, me pousse en ma douleur
Aux extrêmes effets de la mélancolie.
Ha! presque hors de moi forcenant de furie,
Tué, brisé, rompu, accablé de malheur,
J'ai souci, j'ai dépit, j'ai crainte, j'ai horreur,
De vos yeux, de mon mal, de la mort, de ma vie.
Ha! si dans votre coeur se trouve quelque idée
Des désirs qui vous ont en mon coeur imprimée,
Ayez pitié d'un mort qui pour vous veut mourir;
Ou pour rendre ma mort encore plus heureuse,
Avouez les soupirs qu'en ma peine amoureuse
Je tire cependant que me faites languir.
François Béroalde de Verville
An Ojibway Girl
Ne fais à personne un signe de tête
Ne fais à personne un signe de tête,
Et le passé - n'y pense plus du tout.
Sois avec lui ce que je n'osais être :
N'effraie pas ses espoirs ainsi qu'un loup.
Sois avec lui ce que je n'ai pu être -
Aime sans mesure, aime jusqu'au bout !
1909
Marina Tsvetaieva
Au café du canal
Fugitive
Nous sommes étrangers et passons sur la terre
Comme un esquif léger qui fuit en se jouant
Sous les furtifs baisers d’une brise légère,
Et dans l’horizon bleu disparaît lentement;
Heureux si le sillon qu’il marque dans sa fuite
Demeure quelque temps après qu’il a passé;
Si quelque tourbillon n’efface tout de suite
Le chemin qu’en son cours rapide il a tracé;
Heureux si, dans les lieux d’où le sort nous entraîne,
Il nous demeure un coeur où nous vivions encor,
Un seul coeur qui nous suive en la plage lointaine
Que l’on nomme ici-bas le sépulcre d’un mort.
Octobre 1879.
Alice de Chambrier
