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Coups de cœur
Chanson
Va attraper une étoile filante,
Fais qu'une racine de mandragore enfante,
Dis-moi où sont les jours d'antan passés,
Ou qui fit fourcher des Diables les piés,
Enseigne-moi à ouïr chanter Sirènes,
Me prémunir des piqûres de la haine,
Et m'apprends
Quel vent
Sert à pousser esprit honnête en avant.
Si tu es né pour des paysages impossibles,
Voir des choses invisibles,
Chevauche mil et une nuit, chevauche le Temps,
Jusqu'à ce que l'âge sur toi neige des cheveux blancs,
Toi, tu me diras, quand tu seras rentré,
Toutes les merveilles étranges qu'auras rencontrées,
Et jureras que nulle part
Ne vit la chose rare
D'une femme honnête, et belle aussi.
Si tu en trouves une, préviens moi; je gage
Que serait doux tel pèlerinage;
Et puis non, je n'irais point,
Même si par aventure, nous pussions nous voir non loin,
Bien que, lorsque tu l'as vue, elle parut sincère être
Au moins jusqu'au moment ou tu écrivis ta lettre
Déjà elle, je crois,
Sera
Infidèle, le temps que je vienne, à deux ou trois.
John Donne
La poésie, dans une œuvre
La poésie, dans une œuvre,
c'est ce qui fait apparaître l'invisible.
— Nathalie Sarraute
La rose violente
Oeil en transe miroir muet
Comme je m’approche je m’éloigne
Bouée au créneau
Tête contre tête tout oublier
Jusqu’au coup d’épaule en plein coeur
La rose violente
Des amants nuls et transcendants.
René Char
Composition géométrique : l'utilisation du terrain, n°75
Je respire où tu palpites
Je respire où tu palpites,
Tu sais ; à quoi bon, hélas !
Rester là si tu me quittes,
Et vivre si tu t’en vas ?
A quoi bon vivre, étant l’ombre
De cet ange qui s’enfuit ?
A quoi bon, sous le ciel sombre,
N’être plus que de la nuit ?
Je suis la fleur des murailles
Dont avril est le seul bien.
Il suffit que tu t’en ailles
Pour qu’il ne reste plus rien.
Tu m’entoures d’Auréoles ;
Te voir est mon seul souci.
Il suffit que tu t’envoles
Pour que je m’envole aussi.
Si tu pars, mon front se penche ;
Mon âme au ciel, son berceau,
Fuira, dans ta main blanche
Tu tiens ce sauvage oiseau.
Que veux-tu que je devienne
Si je n’entends plus ton pas ?
Est-ce ta vie ou la mienne
Qui s’en va ? Je ne sais pas.
Quand mon orage succombe,
J’en reprends dans ton coeur pur ;
Je suis comme la colombe
Qui vient boire au lac d’azur.
L’amour fait comprendre à l’âme
L’univers, salubre et béni ;
Et cette petite flamme
Seule éclaire l’infini
Sans toi, toute la nature
N’est plus qu’un cachot fermé,
Où je vais à l’aventure,
Pâle et n’étant plus aimé.
Sans toi, tout s’effeuille et tombe ;
L’ombre emplit mon noir sourcil ;
Une fête est une tombe,
La patrie est un exil.
Je t’implore et réclame ;
Ne fuis pas loin de mes maux,
Ô fauvette de mon âme
Qui chantes dans mes rameaux !
De quoi puis-je avoir envie,
De quoi puis-je avoir effroi,
Que ferai-je de la vie
Si tu n’es plus près de moi ?
Tu portes dans la lumière,
Tu portes dans les buissons,
Sur une aile ma prière,
Et sur l’autre mes chansons.
Que dirai-je aux champs que voile
L’inconsolable douleur ?
Que ferai-je de l’étoile ?
Que ferai-je de la fleur ?
Que dirai-je au bois morose
Qu’illuminait ta douceur ?
Que répondrai-je à la rose
Disant : « Où donc est ma soeur ? »
J’en mourrai ; fuis, si tu l’oses.
A quoi bon, jours révolus !
Regarder toutes ces choses
Qu’elle ne regarde plus ?
Que ferai-je de la lyre,
De la vertu, du destin ?
Hélas ! et, sans ton sourire,
Que ferai-je du matin ?
Que ferai-je, seul, farouche,
Sans toi, du jour et des cieux,
De mes baisers sans ta bouche,
Et de mes pleurs sans tes yeux !
Victor Hugo
Je touche tes lèvres
Je touche tes lèvres, je touche d'un doigt le bord de tes lèvres.
Je dessine ta bouche comme si elle naissait de ma main,
comme si elle s'entrouvrait pour la première fois
et il me suffit de fermer les yeux pour tout défaire
et tout recommencer. Je fais naître chaque fois la bouche que je désire,
la bouche que ma main choisit et qu'elle dessine sur ton visage,
une bouche choisie entre toutes, choisie par moi avec une souveraine liberté
pour la dessiner de ma main sur ton visage et qui, par un hasard
que je ne cherche pas à comprendre, coïncide exactement à ta bouche
qui sourit sous la bouche que ma main te dessine.
Tu me regardes, tu me regardes de tout près, tu me regardes de plus en plus près,
nous jouons au cyclope, nos yeux grandissent, se rejoignent, se superposent,
et les cyclopes se regardent, respirent confondus, les bouches se rencontrent,
luttent tièdes avec leurs lèvres, appuyant à peine la langue sur les dents,
jouant dans leur enceinte où va et vient un air pesant dans un silence
et un parfum ancien.
Alors mes mains s'enfoncent dans tes cheveux, caressent lentement la profondeur
de tes cheveux, tandis que nous nous embrassons comme si nous avions la bouche
pleine de fleurs ou de poissons, de mouvement vivants,de senteur profonde.
Et si nous nous mordons, la douleur est douce et si nous sombrons
dans nos haleines mêlées en une brève et terrible noyade,
cette mort instantanée est belle.
Et il y a une seule salive et une seule saveur de fruit mûr,
et je te sens trembler contre moi comme une lune dans l'eau.
— Julio Cortazar , Marelle
Je vous rêve de loin
Je vous rêve de loin, et, de près, c’est pareil,
Mais toujours vous restez précise, sans réplique,
Sous mes tranquilles yeux vous devenez musique,
Comme par le regard, je vous vois par l’oreille.
Vous savez être en moi comme devant mes yeux,
Tant vous avez le cœur offert, mélodieux,
Et je vous entend battre à mes tempes secrètes
Lorsque vous vous coulez en moi pour disparaître.
Jules Supervielle
Rendez-nous la lumière
Le vent
Le vent les nuages
Vont d’une rive à l’autre mais
Les mots de mon amour lointain
Ne traversent pas avec eux.
Yamanoueu No Okura
