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Coups de cœur
Hospitalité
Il pleut, il pleut, bergère,
Presse tes blancs moutons,
Allons sous ma chaumière,
Bergère, vite, allons.
J'entends sur le feuillage
L'eau qui tombe à grand bruit ;
Voici, voici l'orage,
Voici l'éclair qui luit.
Bonsoir, bonsoir, ma mère,
Ma soeur Anne, bonsoir !
J'amène ma bergère
Près de nous pour ce soir.
Va te sécher, ma mie,
Auprès de nos tisons.
Soeur, fais-lui compagnie ;
Entrez, petits moutons.
Soupons: prends cette chaise,
Tu seras près de moi ;
Ce flambeau de mélèze
Brûlera devant toi :
Goûte de ce laitage ;
Mais tu ne manges pas ?
Tu te sens de l'orage ;
Il a lassé tes pas.
Eh bien, voici ta couche ;
Dors-y jusques au jour ;
Laisse-moi sur ta bouche
Prendre un baiser d'amour.
Ne rougis pas, bergère :
Ma mère et moi, demain,
Nous irons chez ton père
Lui demander ta main.
Philippe Fabre d’Églantine
Déranger les pierres
Je veux mes yeux dans vos yeux
Je veux ma voix dans votre oreille
Je veux les mains fraîches du vent
Je veux encore le mal d’aimer,
Le mal de tout ce qui est merveille
Je veux encore brûler doucement,
Marcher à deux pas du soleil
Et je veux déranger les pierres
Changer le visage de mes nuits
Faire la peau à ton mystère
Et le temps : j’en fais mon affaire
Je veux ton rire dans ma bouche
Je veux tes épaules qui tremblent
Je veux m’échouer tendrement
Sur un paradis perdu
Je veux retrouver mon double
Je veux l’origine du trouble
J’ veux caresser l’inconnu
Je veux mourir un dimanche
Au premier frisson du printemps
Sous le grand soleil de Satan
Je veux mourir sans frayeur
Fondue dans un sommeil de plomb
Je veux mourir les yeux ouverts
Le nez au ciel, comme un mendiant
Paroles : Carla Bruni, musique : Julien Clerc
Notre paire
Notre paire quiète, ô yeux !
que votre "non" soit sang (t'y fier ?)
que votre araignée rie,
que votre vol honteux soit fête (au fait)
sur la terre (commotion).
Donnez-nous, aux joues réduites,
notre pain quotidien.
Part, donnez-nous, de nos oeufs foncés,
comme nous part donnons
à ceux qui nous ont offensés.
Nounou laissez-nous succomber à la tentation
et d'aile ivrez-nous du mal.
Robert Desnos
Arias for Marie Fel
Se voir le plus possible
Se voir le plus possible et s'aimer seulement,
Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge,
Sans qu'un désir nous trompe, ou qu'un remords nous ronge,
Vivre à deux et donner son cœur à tout moment ;
Respecter sa pensée aussi loin qu'on y plonge,
Faire de son amour un jour au lieu d'un songe,
Et dans cette clarté respirer librement -
Ainsi respirait Laure et chantait son amant.
Vous dont chaque pas touche à la grâce suprême,
C’est vous, la tête en fleurs, qu'on croirait sans souci,
C'est vous qui me disiez qu'il faut aimer ainsi.
Et c'est moi, vieil enfant du doute et du blasphème,
Qui vous écoute, et pense, et vous réponds ceci :
Oui, l'on vit autrement, mais c'est ainsi qu'on aime.
Alfred de Musset
Le matin du départ
Le matin du départ, dans le petit salon [...], j’ai cru voir vos yeux fixés sur moi
se troubler et devenir humides. Cela vous faisait donc un peu de chagrin
de voir celui qui vous aime tant s’éloigner pour bien longtemps peut-être ?
Pour moi, j’étais navré, mais au milieu de tout ce monde,
je n’ai pu vous exprimer ma douleur profonde.
Oh ! pourquoi n’ai-je pas eu une demi-heure à moi
pour vous serrer contre mon cœur, pleurer dans votre sein,
et laisser mon âme entre vos douces lèvres, avec un long et suprême baiser ?
Théophile Gautier, lettre à Carlotta Grisi
Acte de foi
Elle croit des choses qu'on ne lui a jamais dites
Ni même murmurées à l'oreille
Des extravagances telles qu'on frissonne
Elle s'imagine tenir dans sa main droite
La terre ronde rude obscure
Comme une orange sanguine qui fuit
La vie y est douce et profonde
Hommes et femmes s'aiment à n'en plus finir
Quant à la joie des enfants elle claironne
Comme soleil à midi
Ni guerre ni deuil
Ce monde est sans défaut
Le chant profond qui s'en échappe
Ressemble aux grandes orgues
Des cathédrales englouties
Tout cela palpite dans sa main
Rayonne à perte de vue
Tant que le cœur verse sa lumière
Telle une lampe suspendue
Au-dessus des villes et des champs.
Anne Hébert
Herat
J'ai dit à mon cœur
J'ai dit à mon cœur, à mon faible cœur :
N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse ?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C'est perdre en désirs le temps du bonheur ?
Il m'a répondu : Ce n'est point assez,
Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse ;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les plaisirs passés ?
J'ai dit à mon cœur, à mon faible cœur :
N'est-ce point assez de tant de tristesse ?
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,
C'est à chaque pas trouver la douleur ?
Il m'a répondu : Ce n'est point assez,
Ce n'est point assez de tant de tristesse ;
Et ne vois-tu pas que changer sans cesse
Nous rend doux et chers les chagrins passés ?
Alfred de Musset
