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Coups de cœur
La chimère
Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe,
Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux
Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe
Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.
Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule ;
La voyant s'envoler je sautai sur ses reins ;
Et faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule,
J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.
Elle se démenait, hurlante et furieuse,
Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux ;
Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
Plus claire que l'argent : Maître, où donc allons-nous ?
Par-delà le soleil et par-delà l'espace,
Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité ;
Mais avant d'être au but ton aile sera lasse :
Car je veux voir mon rêve en sa réalité.
Théophile Gautier
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Quel goût avait-elle, ta bien-aimée ? s’enquièrent les 26 lettres du seul alphabet que l’on m’eût jamais appris et dans quel ordre nous rangerais-tu, toi, si tu nous mettais au défi de le lui apprendre ?
Nid d’hirondelle. Figue tiède. Abricot trop mûr. Minuscule framboise gobée sous un crachin serré.
Quelquefois, dérayure. Quelquefois, écorchures de marées, saignées de l’âme et sang de lune. Ou laitance. Ou lactescence. Colostrum d’Aphrodite.
Oh, Mathilde,
Je renonce.
Je t’ai aimée.
Je t’ai plus aimée que je le saurais le dire,
Et beaucoup moins bien.
Anna Gavalda, La vie en mieux
Il restera…
La machine à laver du temps
peut effacer les souvenirs d’amour,
le vent peut dessécher
l’humide des baisers…
Il restera au fond de nos regards
le halo d’un sourire.
La poussière des jours
peut irriter les yeux,
le fleuve d’habitude nous rouiller…
Restera dans le noir
un éclat de sourire.
Il restera qu’on s’est aimé.
Armand Monjo
Concertos n° 2 et 3 pour piano
Fantôme marin
Mais moi j’étais couché sur le pont du bateau,
Et regardais, l’œil rêveur,
Sous la surface de l’eau claire comme un miroir,
Et regardais plus profond, plus profond –
Jusqu’à ce qu’aux profondeurs de la mer,
Au début comme un crépuscule brouillé
Mais aux couleurs de plus en plus certaines,
Apparussent des coupoles et des tours,
Et enfin, claire comme le soleil, une ville entière,
Médiévale, néerlandaise,
Où des gens vivaient.
Des hommes pensifs, en manteaux noirs,
En collerettes blanches, rubans et médailles,
Et de longues dagues et de longs visages,
Marchent, dans le tourbillon de la place du marché
Vers les hauts escaliers de la mairie,
Où les statues en pierre de l’empereur
Montent la garde avec sceptre et épée.
Non loin, devant de longues rangées de maisons,
Aux fenêtres claires comme des miroirs
Et des tilleuls taillés en pyramide,
Passent des jeunes filles dans un froissement de soie,
Petits corps minces, visages en fleur
Encadrés comme il faut de petits bonnets noirs
Et les cheveux d’or s’en déversent.
Des compagnons bariolés dans des tenues espagnoles
Paradent devant elles et hochent la tête.
Des femmes âgées,
Dans les robes brunes d’un âge disparu,
Livre de messe et rosaire à la main,
Se pressent, trottinent,
Vers la grande cathédrale,
Poussées par le son des cloches,
Et le mugissement de l’orgue.
Moi-même me saisit le mystérieux frisson
Que cause ce son lointain !
Une infinie langueur, une douleur profonde
Envahissent mon cœur,
Mon cœur à peine guéri ; –
C’est comme si toutes ses
Blessures, baisées par les lèvres chères, se rouvraient,
Et se remettaient à saigner
Des gouttes chaudes, rouges,
Qui tombent longtemps, lentement
Sur une vieille maison, tout en bas
Dans la profonde ville marine,
Sur une vieille maison aux hauts pignons,
Mélancolique et vide de gens,
Sinon, à la fenêtre du bas,
Une fille assise,
La tête appuyée sur le bras,
Comme une pauvre enfant oubliée –
Et je te connais, pauvre enfant oubliée !
Tout au fond, au fond de la mer,
Tu te cachais donc de moi,
Par un caprice d’enfant,
Et tu ne pouvais remonter à la surface,
Et tu demeurais étrangère parmi des étrangers
Durant des centaines d’années,
Pendant que moi, l’âme épouvantée
Par toute la terre je te cherchais
Et toujours te cherchais,
Toi toujours aimée,
Toi depuis longtemps perdue,
Toi enfin retrouvée –
Je t’ai retrouvée et de nouveau je regarde
Ton doux visage,
Tes bons yeux fidèles,
Le cher sourire –
Et plus jamais je ne veux te quitter,
Et je descends vers toi,
Et les bras ouverts
Je me jette contre ton cœur –
Mais juste à temps encore
Le capitaine m’a attrapé par le pied,
Et m’a tiré sur le pont du bateau,
Et s’est écrié avec un mauvais rire :
« Docteur, mais vous êtes au diable ? »
Heinrich Heine
Par la pensée
Te penser
et penser à toi
et penser à toi toute entière et
penser au te-boire
et penser au t’aimer
et penser à l’espérer
et espérer et encore
et toujours plus espérer
le te-revoir-toujours
Ne pas te voir
et par la pensée
non seulement te penser
mais aussi déjà te boire
et déjà t’aimer
Et alors seulement ouvrir les yeux
et par la pensée
d’abord te voir
et puis te penser
et puis de nouveau t’aimer
et de nouveau te boire
et puis
te voir de plus en plus belle
et puis te voir penser
et penser
que je te vois
Et voir que je peux te penser
et sentir ta présence
quand bien même
je ne peux te voir avant longtemps
Erich Fried
L'instant de grâce
Dans nos mains,
On serre les mêmes rêves, les mêmes intentions,
Dessinant les contours d'un seul horizon,
Oh, Dieu que c'est bon...
Sous nos yeux,
La foule qui s'avance dans un mélange,
Faire partir de la danse, saisir le mouvement,
Oh, Dieu que c'est grand...
C'est ici, je le sens... C'est L'instant...
C'est ici et maintenant!
Que tout se passe....
A la merci d'un présent, que rien ne menace.
En ce point culminant, et qui nous dépasse,
C'est ici et maintenant!
L'instant de grâce...
Sous nos peaux, sa fait battre le sang,
Sa le change en or.
Et suspendre le temps comme une petite mort,
Oh, Dieu que c'est fort...
C'est trop court,
Ces moments de magie, qu'ils durent toujours...
On espère l'infini, allé sans retour à l'amour.
C'est ici, je le sens... C'est l'instant...
C'est ici et maintenant!
Que tout se passe...
A la merci d'un présent, que rien ne menace.
En ce point culminant, et qui nous dépasse,
C'est ici et maintenant!
C'est ici et maintenant!
L'instant de grâce...
C'est ici et maintenant!
Que tout se passe,
C'est ici et maintenant!
L'instant de grâce...
Julie Zenatti
Le Cloisonné de théâtre (détail)
Brise marine
La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe,
O nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l'ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, ni fertiles îlots.
Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots.
Stéphane Mallarmé

