Fandango
Domenico Scarlatti, Fandango.
Coups de cœur
Domenico Scarlatti, Fandango.
Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart, tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre.
Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit ;
C’est sous Louis treize... et je crois voir s’étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit.
Puis un château de brique à coins de pierres,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs.
Puis une dame à sa haute fenêtre,
Blonde, aux yeux noirs, en ses habits anciens...
Que dans une autre existence, peut-être,
J’ai déjà vue !... et dont je me souviens.
Gérard de Nerval
PANTOUM
Les papillons couleur de neige
Volent par essaims sur la mer ;
Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
Prendre le bleu chemin de l’air ?
Savez-vous, ô belle des belles,
Ma bayadère aux yeux de jais,
S’ils me pouvaient prêter leurs ailes,
Dites, savez-vous où j’irais ?
Sans prendre un seul baiser aux roses,
À travers vallons et forêts,
J’irais à vos lèvres mi-closes,
Fleur de mon âme, et j’y mourrais.
Théophile Gautier
On se regarde pendant qu'on fait l'amour et on a l'impression
qu'on vient de plonger dans l'univers de quelqu'un d'autre.
On est stupéfait. La respiration coupée. C'est cela être ensemble ?
Le mélange de deux univers, de deux personnes qui, à ce moment précis,
ont éliminé toutes leurs différences.
C'est le je-suis-toi-tu-es-moi-je-ne-sais-plus-où-commence-mon-corps-où-finit-le-tien.
Daniel Bergner , Ce que veulent les femmes
D'abord, fuyante ceinture,
l'orbite d'or de son allure,
le monde frais de son rire,
la verte, la métallique
innocence des ses yeux.
L'aimais-je ? On ne le sait jamais.
Mais dans les nuits timides,
dans les nuées perdues et somnambules,
son nom résonnait
comme une étoile fixe en la pénombre.
La distance devint
la longueur d'un soupir.
Oh! la terrestre angoisse,
oh! la soudaineté
du lointain et des neiges!
Ai-je souffert ? On ne le sait jamais.
Mais dans les soirées tristes,
l'insistance familière de l'angélus,
à l'heure du vol taciturne
des hiboux, des chauves-souris,
je la voyais comme en un simple songe.
Et voici qu'à la fin, le vent,
et voici que le vent,
à la fin, me la rend.
Je l'avais dans mes bras
et je la caressais
durant un éclair tiède.
J'ai touché ses mains lentes,
la fleur bicéphale du sein, l'eau
de sa luxure augurale... Maintenant,
toi, la bonne espérance,
toi, la douce maîtresse
du feu et de la danse,
haute fille de canne et de coquelicot,
je sais bien maintenant
que je souffre et je t'aime.
Nicolas Guillén
EN RÉPONSE A CETTE QUESTION :
Qu’est-ce que la Poésie ?
Chasser tout souvenir et fixer la pensée,
Sur un bel axe d’or la tenir balancée,
Incertaine, inquiète, immobile pourtant ;
Éterniser peut-être un rêve d’un instant ;
Aimer le vrai, le beau, chercher leur harmonie ;
Écouter dans son cœur l’écho de son génie ;
Chanter, rire, pleurer, seul, sans but, au hasard ;
D’un sourire, d’un mot, d’un soupir, d’un regard
Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme ;
Faire une perle d’une larme :
Du poète ici-bas voilà la passion,
Voilà son bien, sa vie, et son ambition.
1839.
Alfred de Musset
Un poème, c'est quand tu entends battre le cœur des pierres.
Jean-Pierre Siméon
Nous regardions nos arbres, c'était du haut
De la terrasse qui nous fut chère, le soleil
Se tenait près de nous cette fois encore
Mais en retrait, hôte silencieux
Au seuil de la maison en ruines, que nous laissions
A son pouvoir, immense, illuminée.
Vois, te disais-je, il fait glisser contre la pierre
Inégale, incompréhensible, de notre appui
L'ombre de nos épaules confondues,
Celle des amandiers qui sont près de nous
Et celle même du haut des murs qui se mêle aux autres,
Trouée, barque brûlée, proue qui dérive,
Comme un surcroît de rêve ou de fumée.
Mais ces chênes là-bas sont immobiles,
Même leur ombre ne bouge pas, dans la lumière,
Ce sont les rives du temps qui coule ici où nous sommes,
Et leur sol est inabordable, tant est rapide
Le courant de l'espoir gros de la mort.
Nous regardâmes les arbres toute une heure.
Le soleil attendait, parmi les pierres,
Puis il eut compassion, il étendit
Vers eux, en contrebas dans le ravin,
Nos ombres qui parurent les atteindre
Comme, avançant le bras, on peut toucher
Parfois, dans la distance entre deux êtres,
Un instant du rêve de l'autre, qui va sans fin.
Yves Bonnefoy