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Coups de cœur
Je ferai un vers de pur rien
Je ferai un vers de pur rien
Il ne sera ni de moi ni d’autres gens
Il ne sera ni d’amour ni de jeunesse
Ni de rien d’autre
Sinon qu’il fut composé en dormant
Sur un cheval
Je ne sais quelle heure je suis né
Je ne suis ni joyeux ni triste
Je ne suis ni sauvage ni familier
Et je ne sais être autrement
Je fus doué la nuit par une fée
Sur un mont haut
Je ne sais quand je fus endormi
Quand je veille si on ne me le dit
A peu ne m’est le cœur parti
D’un deuil de cœur
Et j’en ai moins souci que de fourmi
Par Saint Martial
Je suis malade et je crois mourir
Je n’es sais que ce que j’entends dire
Je cherche un médecin à ma fantaisie
Je ne sais lequel
Il sera bon s’il me guérit
Sinon mauvais
J’ai une amie je ne sais qui
Car je ne l’ai jamais vue
Elle n’a rien qui me plaise ou pèse
Et ça m’est égal
Je n’ai ni Normand ni Français
En ma maison
Je ne l’ai vue et je l’aime fort
Je n’ai rien eu d’elle et elle ne m’a fait aucun tort
Si je la vois pas je me trouve bien
Tout ça ne vaut pas un coq
J’en connais plus noble et plus belle
Et qui vaut plus
Je ne sais le lieu où elle vit
Si c’est en montagne ou en plaine
Je n’ose dire combien elle me blesse
Et je m’en tais
Je m’attriste qu’elle reste ici
Quand je m’en vais
Le vers est fait je ne sais de qui
Et je le transmettrai à celui
Qui le transmettra par un autre
A Poitiers
Pour qu’il me transmette de son étui
La contre-clé
Guillaume d'Aquitaine
Étreindre l'être aimé
Étreindre l'être aimé, longuement, doucement, tendrement, follement,
le caresser à l'en user, l'empoigner violemment, comme on pille, puis,
l'enfourcher, le creuser, puis passionnément le respirer, le boire,
puis l'enlacer encore, le traverser et le retraverser, jusqu'à se fondre,
jusqu'à se perdre en lui, jusqu'à mourir en lui au milieu de ses bras,
n'est ce pas là, purement et simplement, la merveille des merveilles ?
Lydie Salvayre Petit traité d'éducation lubrique
Haïku
Il s'évapore
ce ruissellement d'été
depuis ton silence
Véronique Friess
Composition
Carmen
Carmen est maigre - un trait de bistre
Cerne son oeil de gitana.
Ses cheveux d'un noir sinistre,
Sa peau, le diable la tanna.
Les femmes disent qu'elle est laide,
Mais tus les hommes en sont fous:
Et l'archevêque de Tolède
Chante la messe à ses genoux;
Car sur sa nuque d'ambre fauve
Se tord un énorme chignon
Qui, dénoué, fait dans l'alcôve
Une mante à son corps mignon.
Et, parmi sa pâleur, éclate
Une bouche au rire vainqueur;
Piment rouge, fleur écarlate,
Qui prend sa pourpre au sang des coeurs.
Ainsi faite, la moricaude,
Bat les plus altières beautés,
Et de ses yeux la lueur chaude
Rend la flamme aux sasiétés.
Elle a, dans sa laideur piquante,
Un grain de sel de cette mer
D'où jaillit, nue et provocante,
L'âcre Vénus du gouffre amer.
Théophile Gautier
Le poète perce
Le poète perce quelques trous dans l’os du langage pour en faire une flûte.
Ce n’est rien mais ce rien parle de l’éternel.
Christian Bobin
La mélancolie
" LA MELANCOLIE
C'est un' rue barrée
C'est c'qu'on peut pas dire
C'est dix ans d'purée
Dans un souvenir
C'est ce qu'on voudrait
Sans devoir choisir
LA MELANCOLIE
C'est un chat perdu
Qu'on croit retrouvé
C'est un chien de plus
Dans le mond' qu'on sait
C'est un nom de rue
Où l'on va jamais
LA MELANCOLIE
C'est se r'trouver seul
Plac' de l'Opéra
Quand le flic t'engueule
Et qu'il ne sait pas
Que tu le dégueules
En rentrant chez toi
C'est décontracté
Ouvrir la télé
Et r'garder distrait
Un Zitron' pressé
T'parler du tiercé
Que tu n'a pas joué
LA MELANCOLIE
LA MELANCOLIE
C'est voir un mendiant
Chez l'conseil fiscal
C'est voir deux amants
Qui lis'nt le journal
C'est voir sa maman
Chaqu' fois qu'on s'voit mal
LA MELANCOLIE
C'est revoir Garbo
Dans la rein' Christine
C'est revoir Charlot
A l'âge de Chaplin
C'est Victor Hugo
Et Léopoldine
LA MELANCOLIE
C'est sous la teinture
Avoir les ch'veux blancs
Et sous la parure
Fair' la part des ans
C'est sous la blessure
Voir passer le temps
C'est un chimpanzé
Au zoo d'Anvers
Qui meurt à moitié
Qui meurt à l'envers
Qui donn'rait ses pieds
Pour un revolver
LA MELANCOLIE
LA MELANCOLIE
C'est les yeux des chiens
Quand il pleut des os
C'est les bras du Bien
Quand le Mal est beau
C'est quelquefois rien
C'est quelquefois trop
LA MELANCOLIE
C'est voir dans la pluie
Le sourir' du vent
Et dans l'éclaircie
La gueul' du printemps
C'est dans les soucis
Voir qu'la fleur des champs
LA MELANCOLIE
C'est regarder l'eau
D'un dernier regard
Et faire la peau
Au divin hasard
Et rentrer penaud
Et rentrer peinard
C'est avoir le noir
Sans savoir très bien
Ce qu'il faudrait voir
Entre loup et chien
C'est un DESESPOIR
QU'A PAS LES MOYENS
LA MELANCOLIE
LA MELANCOLIE "
Léo Ferré
Figure in the landscape
Eloge de sa paresse
Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse :
Jà la gaie alouette au ciel a fredonné
Et jà le rossignol doucement jargonné,
Dessus l'épine assis, sa complainte amoureuse.
Sus! Debout! Allons voir l'herbelette perleuse
Et votre beau rosier, de boutons couronné,
Et vos œillets mignons, auxquels aviez donné,
Hier au soir, de l'eau, d'une main si soigneuse.
Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux
D'être plus tôt que moi ce matin éveillée :
Mais le dormir de l'aube aux filles gracieux,
Vous tient d'un doux sommeil les yeux encore sillés,
Ca! ça! que je les baise, et votre beau tétin
Cent fois pour vous apprendre à vous lever matin.
Pierre de Ronsard

