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Coups de cœur
Les Effarés
Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,
À genoux, cinq petits, — misère ! —
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond.
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l’enfourne
Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Chante un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
Chaud comme un sein.
Et quand, pendant que minuit sonne,
Façonné, pétillant et jaune
On sort le pain,
Quand, sur les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées,
Et les grillons,
Quand ce trou chaud souffle la vie
Ils ont leur âme si ravie,
Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres petits pleins de givre,
Qu’ils sont là, tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, chantant des choses
Entre les trous,
Mais bien bas, comme une prière
Repliés vers cette lumière
Du ciel rouvert,
Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
Et que leur lange blanc tremblote
Au vent d’hiver.
Arthur Rimbaud
Quand tu liras ce papier
Quand tu liras ce papier, mon ange, je ne serai pas auprès de toi, je ne serai pas là pour te dire : pense à moi !
Je veux que ce papier te le dise. Je voudrais que dans ces lettres tracées pour toi tu puisses trouver tout ce qu’il y a dans mes yeux, tout ce qu’il y a sur mes lèvres, tout ce qu’il y a dans mon coeur, tout ce qu’il y a dans ma présence quand je te dis : je t’aime !
Je voudrais que cette lettre entrât dans ta pensée comme mon regard, comme mon souffle, comme le son de ma voix pour lui dire à cette charmante pensée que j’aime : n’oublie pas !
Tu es ma bien-aimée, ma Juliette, ma joie, mon amour, depuis trois ans bientôt ! Ecris-moi quand je ne suis pas là, parle-moi quand je suis là, aime-moi toujours !
Victor Hugo
Mon amour parle-moi
Quand tu m’aimes, qu’à tes étreintes
Je m’abandonne avec émoi
Pour calmer mes tourments mes craintes
Mon amour parle-moi
Il faut peupler les nuits hostiles
Avec les cris de nos émois
Il faut charmer les nuits tranquilles
Mon amour parle-moi
Dans la nuit vouée aux mauvais sorts
Des fantômes jettent l’effroi
Et toi si tu es un mort ?
Mon amour parle-moi
Si tu m’aimes il faut le dire
Il faut me prouver tes émois
Il faut me prouver ton délire
Mon amour parle-moi
Même si tu dis des mensonges
si tu simules ton émoi
Pour que le songe se prolonge
Mon amour parle-moi.
Robert Desnos
Girl behind the bottle
Même dispersée en mille éclats
Même dispersée en mille éclats
Elle est toujours là
La lune dans l'eau.
Ueda Choshu
La poésie a...
La poésie a, comme la vie, l'excuse de ne rien prouver.
Emil Cioran
Tout redevient fragile
On finit par suivre la lumière
qui nous bouleverse parfois
à travers un geste
sentir que rien ne viendra
sinon quelque désastre
On finit par ne plus voir
les percées du vide
on oublie ce visage
qui n’a jamais existé
ailleurs que devant soi
On s’ouvre au silence qui revient
ne plus répondre au bruit des pas
ne plus croire qu’on a aimé
soutenir un instant
la beauté de nos vies
Plus rien n’est lié soudain
plus rien ne s’accomplit
tout redevient fragile
On finit par ne plus entendre
que ces mots accidentés
appelant sans relâche
ce qui n’est jamais venu
et ne viendra jamais
On finit par dire qu’on est là
faire signe parmi nos absences
ne plus fuir la mémoire
des failles qui nous blessent
ces manques de tendresse
On finit par sentir le temps
qui replie nos regards
lentement les referme
comme une blessure
dont on ne parle plus
Plus rien n’est lié soudain
plus rien ne s’accomplit
tout redevient fragile
Sur ce manque sans fond
se dire qu’il y a quelqu’un
quelqu’un au bout des mots
on se souvient soudain
de ce qui fut approché, effleuré
du désir dans lequel nous jette un corps
On finit par répondre chaque fois
à ce qui peut encore venir
on finit par se souvenir
qu’il y eut quelqu’un
quelqu’un derrière le désastre
Et puis l’on finit par guérir
de ses premières questions
toutes restées sans réponse
dans un regard perdu
sur un nouvel amour
Quand tout se démêle enfin
que tout s’accomplit
tout redevient fragile
Hélène Dorion
Dolphins
O, si chère de loin ...
O si chère de loin et proche et blanche, si
Délicieusement toi, Mary, que je songe
À quelque baume rare émané par mensonge
Sur aucun bouquetier de cristal obscurci
Le sais-tu, oui ! pour moi voici des ans, voici
Toujours que ton sourire éblouissant prolonge
La même rose avec son bel été qui plonge
Dans autrefois et puis dans le futur aussi.
Mon coeur qui dans les nuits parfois cherche à s'entendre
Ou de quel dernier mot t'appeler le plus tendre
S'exalte en celui rien que chuchoté de soeur
N'étant, très grand trésor et tête si petite,
Que tu m'enseignes bien toute une autre douceur
Tout bas par le baiser seul dans tes cheveux dite.
Stéphane Mallarmé
