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Coups de cœur
Les corbeaux
Seigneur, quand froide est la patrie,
Quand, dans les hameaux abattus,
Les longs angélus se sont tus…
Sur la nature défleurie
Faites s’abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.
Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous, le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et sur les trous
Dispersez-vous, ralliez-vous !
Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment les morts d’avant-hier,
Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
Ô notre funèbre oiseau noir !
Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu’au fond du bois enchaîne,
Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.
Arthur Rimbaud
Tu pourrais dormir avec moi
- Tu pourrais dormir avec moi cette nuit ? proposa alors le jeune homme.
Demain tu ne travailles pas…
Il saisit sa main petite et froide et la porta à ses lèvres. Il regardait tout à coup sa bien-aimée comme un être vulnérable qu’il fallait aimer plus que tout au monde. Sonia s’est hissée sur la pointe des pieds et l’embrassait dans le cou. Elle était si menue et lui si grand, si massif, qu’ils auraient dû avoir du mal à marcher l’un contre l’autre, et pourtant leurs pas s’ajustaient à merveille.
Sophie Avon, Les amoureux
La forêt de l'amour en nous
| (...) Je ne voyage qu’entre Un rêve et un rêve Nos corps et leurs deux visages Flux de lumière et deux chansons Je ne voyage que pour m’éclairer La face de la vérité dans nos corps Rêve et réalité sont deux enfants : Celui-ci est espace L’autre est temps (...) |
Adonis
Fides Tua
Elle ne portait d’autres joyaux
[...]
Elle ne portait d’autres joyaux que sa parfaite beauté, et quand je lui ai offert la coupe de la bienvenue
Le vin dans sa bouche si fraîche est devenu rouge d’envie.
Avec la joie et avec les rires, j’ai bientôt pu la soumettre à ma volonté.
Puis, comme un oreiller d’amour, je lui ai offert ma joue que le bonheur faisait trembler.
Déjà la voici qui m’avoue : Il n’y a que dans tes bras que je puis connaître un sommeil pur.
Tandis qu’elle reposait à mes côtés, sans nombre furent les baisers que je lui ai volés.
Car qui pourrait rassasier son désir en cueillant les fleurs du jardin qu’il est seul à posséder ?
Pendant que cette lune sommeillait ainsi languide sur mon sein
L’autre lune qui — en vain — illuminait les deux, jalouse, n’a pas tardé à s’obscurcir.
Alors la nuit a été saisie d’un brusque effroi et s’est ainsi plainte : Ah ! qui donc m’enlève la splendeur du croissant d’argent ?
Elle ignorait, l’infortunée, que la lune véritable était endormie entre mes bras.
Ibn Ammar
La littérature se sert des mots
La littérature se sert des mots, la poésie sert les mots
Jean-Paul Sartre
Tu brûles mes poèmes
Tu brûles mes poèmes
En quelle langue sont-ils ?
La langue d’amour n’a point de nom
Qui brûle l’autre
Ton feu ou mon poème ?
- Siham Bouhlal
Passacaille
Les Effarés
Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,
À genoux, cinq petits, — misère ! —
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond.
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l’enfourne
Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Chante un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
Chaud comme un sein.
Et quand, pendant que minuit sonne,
Façonné, pétillant et jaune
On sort le pain,
Quand, sur les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées,
Et les grillons,
Quand ce trou chaud souffle la vie
Ils ont leur âme si ravie,
Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres petits pleins de givre,
Qu’ils sont là, tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, chantant des choses
Entre les trous,
Mais bien bas, comme une prière
Repliés vers cette lumière
Du ciel rouvert,
Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
Et que leur lange blanc tremblote
Au vent d’hiver.
Arthur Rimbaud