L'émotion poétique
L'émotion poétique est de l'ordre des révélations intimes, fragiles, précaires
et toujours recommencées..
Jean-Pierre Siméon
Coups de cœur
L'émotion poétique est de l'ordre des révélations intimes, fragiles, précaires
et toujours recommencées..
Jean-Pierre Siméon
nous n’avons pas la réponse
aux questions que pose le silence
ni d’explication aux rêves
à peine devinons-nous certains signes
que savons-nous du miracle qui nous réunit
puis de ce qui lentement nous sépare
de ce qui se dit à travers nous
lorsque nous tentons d’écrire
de l’objet réel de notre quête
ou de ce qu’est la plus belle chose du monde
nous ne connaissons ni la part non vécue
de nos vies ni ce que nous ne sommes pas
ni même ce que nous sommes vraiment
ou ce que nous aurions pu être
nous ne connaissons ni la raison du soleil
ni le pourquoi du cercle de la terre du ciel
de la ronde des naissances et des morts
ni les autres noms du néant ceux de la lumière
ni même la vraie couleur du temps
ou les limites de l’âme
ou les chiffres liés à la disparition des astres
pas plus que le centième nom du rien
— Amina Saïd
Ô ma mère, ce sont nos mères
Dont les sourires triomphants
Bercent nos premières chimères
Dans nos premiers berceaux d’enfants.
Donc reçois, comme une promesse,
Ce livre où coulent de mes vers
Tous les espoirs de ma jeunesse,
Comme l’eau des lys entr’ouverts !
Reçois ce livre, qui peut-être
Sera muet pour l’avenir,
Mais où tu verras apparaître
Le vague et lointain souvenir
De mon enfance dépensée
Dans un rêve triste ou moqueur,
Fou, car il contient ma pensée,
Chaste, car il contient mon cœur.
Théodore de Banville
Au premier jour comment oser, comment savoir te dévêtir ?
Pourtant je voulais te saisir nu dans mes mains nues.
Tu as ri quand je me suis étonnée de la douceur
de ta peau ! Je n'en croyais pas mes paumes...
Avais-je jusqu'alors pensé que le corps d'un homme
devait être semblable aux vieilles écorces ? ...
Tu jaillis dans ma main comme un cri ; tu jaillis
dans l'anneau de mes doigts vers mon regard
que bouleverse cette parade... Que j'aime ce bien-être animal
qui te gonfle, cette croissance que je nourris et qui me comble.
Mireille Sorgue, l'Amant
Qui jamais eut songé sans cet amour de toi
Sans ce tourment sans cette étoile
Comme à l'oreille de la femme un noir grenat
Qu'il y eut ce fou dans Grenade
Sans toi je n'eusse été que ce jongleur de mots
Ce bal de lueurs et de modes
Un caillou détaché sous le pied des démons
Le jouet du monde et des monstres
Ma tête était ouverte au caprice des vents
Comme une maison mise en vente
Il ne roulait en moi que les dés de l'écho
Dont les hasards m'étaient écoles
Quand tu m'es apparue un soir t'en souviens-tu
Où commença notre aventure
Toi qui m'as appris le sens et le goût de la vie
Qui rendis vue à mes yeux vides
Toi qui tournas mes pas sur la route d'autrui
Qui me relevas de mes ruines
Grâce à qui j'ai passé par merveille le temps
Autant que sans rien entendre
Grâce à qui j'ai donc pris ma part d'homme au fardeau
Que les autres hommes endossent
A leur enfer ma place et ma peine et mon lot
Et j'ai du moins vu poindre l'aube
Louis Aragon
Plus longtemps je ferme les yeux, et mieux ils voient
car de jour ils ne voient qu’objets dont on n'a cure
mais quand je dors, en rêve ils n’admirent que toi
obscurément brillants, ils brillent vers l’obscur
toi dont l’ombre peut rendre les ombres brillantes
comme il ferait bon voir s’en dessiner la chair
en plein jour avec ta clarté plus éclatante
puisqu’aux yeux non voyants ton spectre est aussi clair!
comme il ferait bon (dis-je) à mes yeux satisfaits
d’admirer dans le jour vivant ta profusion
puisqu’au fond de la nuit ton beau spectre imparfait
malgré le lourd sommeil reste aux yeux sans vision!
les jours ont l’air de nuits avant que je te voie
les nuits de jours brillants quand rêver t’offre à moi.
William Shakespeare
La première vertu de la poésie serait de nous donner
un accès plus intime au réel, de changer, ce faisant,
notre perception du réel, et de suggérer la possibilité
d’un changement véritable.
M. Michael Edwards, discours sur la vertu de la poésie
Quand donc pourrai-je parler de mon bonheur ?
Il n'y a dans mon bonheur aucune paille, aucune trace, aucun sable.
Il ne se compare pas à mon malheur (autrefois, paraît-il dans le Passé, quand? ).
Il n'a pas de limite, il n'a pas de..., pas de.
Il ne va nulle part.
Il n'est pas à l'ancre, il est tellement sûr qu'il me désespère.
Il m'enlève tout élan, il ne me laisse ni la vue, ni l'oreille, et plus il... et moins je...
Il n'a pas de limites, il n'a pas de..., pas de.
Et pourtant ce n'est qu'une petite chose.
Mon malheur était beaucoup plus considérable, il avait des propriétés,
il avait des souvenirs, des excroissances, du lest.
C'était moi.
Mais ce bonheur!
Probablement, oh oui, avec le temps il se fera une personnalité, mais le temps, il ne l'aura pas.
Le malheur va revenir.
Son grand essieu ne peut être bien loin.
Il approche.
Henri Michaux