Vertuchou.over-blog.com
Coups de cœur
A l'imagination
Lorsque, lassée du long souci du jour
Et ballottée de peine en peine
Je suis perdue, prête à désespérer,
Ta bonne voix de nouveau me rappelle.
Ô ma fidèle amie, comment serais-je seule
Tant que tu peux parler sur pareil ton ?
Le monde du dehors est si vide d’espoir
Que m’est deux fois précieux le monde du dedans,
Ce tien monde où jamais ne règnent ruse et haine
Non plus que doute et froid soupçon ;
Où toi et moi et la Liberté,
Exerçons souveraineté indiscutée.
Qu’importe que, de toutes parts,
Le Péril, le Péché, la Ténèbre nous pressent
Si nous gardons ancré au fond de notre cœur
Un brillant ciel immaculé,
Chaud des mille rayons mêlés
De soleils qui jamais ne connaissent l’hiver ?
La Raison peut souvent se plaindre en vérité
Du triste train de la Nature,
Et révéler au cœur souffrant combien ses rêves
Sont voués à demeurer vains ;
Et la Réalité peut piétiner, brutale,
Les fleurs de l’Imagination à peine écloses.
Mais tu es toujours là pour ramener
Les visions latentes, pour parer
Le printemps dépouillé de nouvelles splendeurs
Et tirer de la mort une vie plus exquise,
Évoquant d’un souffle divin
De vrais mondes aussi lumineux que le tien.
Je ne crois guère en ta félicité fantôme,
Mais à l’heure apaisée du soir,
C’est toujours, oui, toujours avec reconnaissance
Que je te vois venir, ô bienfaisant pouvoir,
Infaillible consolatrice
Et quand l’espoir se meurt, plus radieux espoir.
le 3 septembre 1844
Emily Brontë
Lettres à Juliette Drouet
Je vous aime, mon pauvre ange, vous le savez bien, et pourtant vous voulez que je vous l'écrive. Vous avez raison. Il faut s'aimer, et puis il faut se le dire, et puis il faut se l'écrire, et puis il faut se baiser sur la bouche, sur les yeux, et ailleurs. Vous êtes ma Juliette bien-aimée. Quand je suis triste, je pense à vous, comme l'hiver on pense au soleil, et quand je suis gai, je pense à vous, comme en plein soleil on pense à l'ombre. Vous voyez bien, Juliette, que je vous aime de toute mon âme. Vous avez l'aire jeune comme un enfant, et l'air sage comme une mère aussi je vous enveloppe de tous ces amours-là à la fois. Baisez-moi, belle Juju !
7 Mars 1833
Oh ! ma joie, ma vie, ma bien-aimée ! Je suis triste ce matin, j'ai peur que les allants et venants du dimanche ne m'empêchent d'être auprès de toi aussi vite et aussi longtemps que je voudrais. Pourvu encore que toi-même de ton côté tu puisses venir ! pourvu que la fièvre que tu avais hier ne t'empêche pas de sortir aujourd'hui ! Oh ! plains-moi. Oh ! n'est-ce pas ? Tu viendras ? tu te portes bien ? je te verrai ? Oh ! J'ai tant d'amour à te donner, tant de baisers à te prodiguer, sur tes pieds parce que je te respecte, sur ton front parce que je t'admire, sur tes lèvres parce que je t'aime ! Ce n'est pas une couronne que tu devrais avoir sur la tête, c'est une étoile !
Septembre 1834
Victor Hugo
Ne plus te voir
Ne plus te voir
C’est chercher dans les particules d’air ta respiration
Dans chaque grain de sable ta peau
Dans chaque larme ton goût
Derrière l’arbre ton ombre
Ne plus te voir
C’est courir dans le vide pour suivre ton pas
Tourner la tête partout derrière tes yeux
Me recroqueviller sur mon corps adossé à ton bras
Ne plus te voir
C’est écouter ta voix qui tambourine contre mon âme
Ouvrir toutes les portes du temps sur ta silhouette
Ne plus te voir
C’est déshabiller mon cœur et t’attendre sous le drap
Scruter mes mains regorgeant de ton odeur
Ne plus te voir
C’est m’étendre sur le sol et murmurer tes mots
Prendre toute poignée de terre et souffler dessus mes poumons
Épier les bourgeons qui porteront ton visage
Ne plus te voir
C’est habiller le vent d’espérances et le laisser partir
Féconder l’eau des ruisseaux de tous les chagrins et ne laisser nul s’y abreuver
Ne plus te voir
Ne plus te voir
Qui comprendrait?
Siham Bouhlal
Champ de blé sous un ciel orageux
Sagesse
Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles
Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,
Et ces yeux, où plus rien ne reste d'animal
Que juste assez pour dire : "assez" aux fureurs mâles
Et toujours, maternelle endormeuse des râles,
Même quand elle ment, cette voix ! Matinal
Appel, ou chant bien doux à vêpre, ou frais signal
Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles !
Hommes durs ! Vie atroce et laide d'ici-bas !
Ah ! que du moins, loin des baisers et des combats,
Quelque chose demeure un peu sur la montagne
Quelque chose du cœur enfantin et subtil,
Bonté, respect ! Car, qu'est-ce-qui nous accompagne,
Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il ?
Paul Verlaine
Poésie
Poésie : gouverner la part immense de l'homme qui échappe à la raison.
- André du Bouchet, Une lampe dans la lumière aride : Carnets 1949-1955
de
Au-delà
Il n'y a pas de trace
au passage
la tête s'en va
Le courant d'air sur la pierre
plus vite dans la rivière
Et toujours plus bas
Quand le bruit sourd qui résonne
Que se lève l'homme
Et le jour qui passe tombe
au bord de la place
où l'autre mourra
Tous ceux qui sont là regardent
ne comprennent pas
Et les regards qui se lassent
s'usent
se détachent
Les yeux glissent
vers un autre endroit
Au carrefour des six routes
L'arrêt de nos pas
On irait plus loin sans doute
Mais on n'ose pas
Pierre Reverdy
Show Me the Place
Recueillement
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
Charles Baudelaire

