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Coups de cœur
Recueillement
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
Charles Baudelaire
Je trouvai Albertine dans son lit
Je trouvai Albertine dans son lit. Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son visage qui congestionné par le lit, ou le rhume, ou le dîner, semblait plus rose ; je pensai aux couleurs que j’avais eues quelques heures auparavant à côté de moi, sur la digue, et desquelles j’allais enfin savoir le goût ; sa joue était traversée de haut en bas par une de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire elle avait défaites entièrement. Elle me regardait en souriant. [...] Je me penchai vers Albertine pour l’embrasser. [...] « Finissez ou je sonne », s’écria Albertine voyant que je me jetais sur elle pour l’embrasser. Mais je me disais que ce n’était pas pour ne rien faire qu’une jeune fille fait venir un jeune homme en cachette, en s’arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que d’ailleurs l’audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions ; dans l’état d’exaltation où j’étais le visage rond d’Albertine, éclairé d’un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi un tel relief qu’imitant la rotation d’une sphère ardente, il me semblait tourner telles ces figures de Michel-Ange qu’emporte un immobile et vertigineux tourbillon. J’allais savoir l’odeur, le goût, qu’avait ce fruit rose inconnu.
J’entendis un son précipité, prolongé et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.
Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs
La vie profonde
Être dans la nature ainsi qu'un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !
Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l'espace !
Sentir, dans son coeur vif, l'air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
- S'élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l'ombre qui descend.
Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du coeur vermeil couler la flamme et l'eau,
Et comme l'aube claire appuyée au coteau
Avoir l'âme qui rêve, au bord du monde assise...
Anna de Noailles
Clair de Lune
Claude Debussy, Clair de Lune, troisième mouvement de la Suite bergamasque pour piano seul, 1890-1905
Dis-moi ce que tu sais
Que des tempes jamais tes mains n’arracheront
Et qui semble couler d’une coupe homicide
Que le Destin railleur renversa sur ton front ;
De ton sourcil froncé, de l’effort de ton rire,
De ta voix qui nous ment, de ton œil qui se tait,
De tout ce qui nous trompe, hélas ! et qu’on admire,
Ah ! Fais-moi jaillir ton secret.
Dis tout ce que tu sais… Rêves, douleur et honte,
Désirs inassouvis par des baisers cuisants,
Nuits, combats, voluptés, souillures qu’on affronte
Dans l’infâme fureur des échevèlements !
La poésie est connaissance, salut, pouvoir, abandon
La poésie est connaissance, salut, pouvoir, abandon.
Opération capable de changer le monde,
l’activité poétique est révolutionnaire par nature ;
exercice spirituel, elle est une méthode de libération intérieure.
La poésie révèle ce monde ; elle en crée un autre.
Et l’homme acquiert enfin la conscience
d’être autre chose qu’un pur passage…
Octavio Paz.
L'arrivée de l'amour
L’amour est arrivé, il a débarqué sur le quai
où personne ne l’attendait, et il a fait
trembler toute la ville, comme si
l’amour l’avait touchée.
Mais quelqu’un l’a vu sortir
du bateau, et l’a conduit jusqu’à la file d’attente
de la douane, où on lui a demandé : "d’où
venez-vous ? Qu’est-ce que vous apportez
avec vous ? Montrez-nous
votre passeport." L’amour n’a pas compris
ce qu’on lui demandait ; il a posé l’arc sur
la table, et avec lui les flèches.
Tout a été confisqué : on ne veut pas d’agressions
dans cette ville ; les armes blanches sont
interdites. Et l’amour, sans passeport, est resté sur le quai,
entre les poubelles et les vagabonds,
désœuvré.
Et la nuit, quand la ville
s’endort, tout le monde se demande
quand l’amour viendra.
Nuno Judice
Les Tendres Plaintes
Jean-Philippe Rameau, Suite en ré majeur, Les Tendres Plaintes. Rondeau
Débouclez-les, vos longs cheveux
Débouclez-les, vos longs cheveux de soie,
Passez vos mains sur leurs touffes d'anneaux,
Qui, réunis, empêchent qu'on ne voie
Vos longs cils bruns qui font vos yeux si beaux !
Lissez-les bien, puisque toutes pareilles
Négligemment deux boucles retombant
Roulent autour de vos blanches oreilles,
Comme autrefois, quand vous étiez enfant,
Quand vos seize ans ne vous avaient quittée
Pour s'en aller où tous nos ans s'en vont,
En nous laissant, dans la vie attristée,
Un coeur usé plus vite que le front !
Ah ! c'est alors que je vous imagine
Vous jetant toute aux bras de l'avenir,
Sans larme aux yeux et rien dans la poitrine...
Rien qui vous fît pleurer ou souvenir !
Ah ! de ce temps montrez-moi quelque chose
En vous coiffant comme alors vous étiez ;
Que je vous voie ainsi, que je repose
Sur vos seize ans mes yeux de pleurs mouillés...
Jules Barbey d'Aurevilly