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Coups de cœur
Pure imagination
C'est peu de dire aimer,
Chimène
C'est peu de dire aimer, Elvire, je l'adore ;
Ma passion s'oppose à mon ressentiment ;
Dedans mon ennemi je trouve mon amant ;
Je sens qu'en dépit de toute ma colère,
Rodrigue dans mon coeur combat encor mon père.
Il l'attaque, il le presse, il cède, il se défend,
Tantôt fort, tantôt faible, et tantôt triomphant :
Mais en ce dur combat de colère et de flamme,
Il déchire mon coeur sans partager mon âme ;
Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir,
Je ne consulte point pour suivre mon devoir ;
Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige.
Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige ;
Mon coeur prend son parti ; mais, malgré son effort,
Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.
Pierre Corneille, Le Cid, Acte 3, Scène 3
Hervé Joncourt n'avait jamais vu cette jeune fille
Hervé Joncourt n'avait jamais vu cette jeune fille, et en fait il ne la vit pas non plus, cette nuit-là.
Dans la chambre sans lumière, il sentit la beauté de son corps, et il connut ses mains et sa bouche.
Il l'aima pendant des heures, avec des gestes qu'il n'avait jamais faits, se laissant enseigner une lenteur qu'il ne connaissait pas.
Dans le noir, ce n'était rien de l'aimer, et de ne pas l'aimer, elle.
Un peu avant l'aube, la jeune fille se leva, remit son kimono blanc, et partit.
Alessandro Baricco, Soie
Bifurcation
je ne veux pas te quitter
mon sourire est attaché à ton corps
et le baiser de l'algue à la pierre
à l'intérieur de mon âge je porte un enfant gai et
bruyant
il n'y a que toi qui saches le faire sortir du coquillage
comme l'escargot avec de fines voix
parmi l'herbe il y a
les mains fraîches des fleurs qui se tendent vers moi
mais il n'y a que ta voix qui soit fine
comme ta main est fine comme le soir est impalpable
comme le repos
Tristan Tzara
Two Leaves
Chanson pour elles
Ils me disent que tu es blonde
Et que toute blonde est perfide,
Même ils ajoutent " comme l’onde ".
Je me ris de leur discours vide !
Tes yeux sont les plus beaux du monde
Et de ton sein je suis avide.
Ils me disent que tu es brune,
Qu’une brune a des yeux de braise
Et qu’un coeur qui cherche fortune
S’y brûle… Ô la bonne foutaise !
Ronde et fraîche comme la lune,
Vive ta gorge aux bouts de fraise !
Ils me disent de toi, châtaine :
Elle est fade, et rousse trop rose.
J’encague cette turlutaine,
Et de toi j’aime toute chose
De la chevelure, fontaine
D’ébène ou d’or (et dis, ô pose-
Les sur mon coeur), aux pieds de reine.
Paul Verlaine.
S’il est vrai qu’il faut savoir lire la poésie
S’il est vrai qu’il faut savoir lire la poésie autrement que le journal, il faut savoir
aussi la lire comme le journal, et alors Le Dormeur du val sera certainement à la
fois plus accessible au lecteur, et plus conforme au sentiment rimbaldien, que
cette exégèse arbitraire
Louis Aragon, Chroniques du bel canto
Air noir
La ville cousue de fil blanc,
Les toits portants cheminées,
Le ciel parallèle aux rues,
Les rues,
La fumée sur les trottoirs,
TROUVAILLE.
Des pas les uns vers les autres,
Le soleil ou la lumière,
Souvenirs de ville,
L'HEURE A L'HEURE,
Du matin, de midi au soir,
Façades et boutiques,
Des lumières pliées dans des vitres,
VEILLER.
Ailleurs,
La nuit enfermée dans la nuit,
Les chiens aboyant à la nuit des chats,
LA FATIGUE.
Paul Eluard

