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Coups de cœur
Ce qui dure
Le présent se fait vide et triste,
Ô mon amie, autour de nous ;
Combien peu de passé subsiste !
Et ceux qui restent changent tous
Nous ne voyons plus sans envie
Les yeux de vingt ans resplendir,
Et combien sont déjà sans vie
Des yeux qui nous ont vus grandir !
Que de jeunesse emporte l’heure,
Qui n’en rapporte jamais rien !
Pourtant quelque chose demeure :
Je t’aime avec mon coeur ancien,
Mon vrai coeur, celui qui s’attache
Et souffre depuis qu’il est né,
Mon coeur d’enfant, le coeur sans tache
Que ma mère m’avait donné ;
Ce coeur où plus rien ne pénètre,
D’où plus rien désormais ne sort ;
Je t’aime avec ce que mon être
A de plus fort contre la mort ;
Et, s’il peut braver la mort même,
Si le meilleur de l’homme est tel
Que rien n’en périsse, je t’aime
Avec ce que j’ai d’immortel.
Sully Prudhomme
Chanson de l’étranger
Je suis à la recherche d’un homme que je ne connais pas,
qui jamais ne fut tant moi-même
que depuis que je le cherche. A-t-il mes yeux, mes mains
et toutes ces pensées pareilles
aux épaves de ce temps ?
Saison des mille naufrages,
la mer cesse d’être la mer,
devenue l’eau glacée des tombes.
Mais, plus loin, qui sait plus loin ?
Une fillette chante à reculons et règne la nuit sur les arbres,
bergère au milieu des moutons.
Arrachez la soif au grain de sel
qu’aucune boisson ne désaltère.
Avec les pierres, un monde se ronge
d’être, comme moi, de nulle part.
Edmond Jabès
Concerto pour piano n°1
Tchaikovsky, concerto pour piano n°1, Martha Argerich, piano et Charles Dutoit, chef d'orchestre
Logique
Quand même tu dirais
Que tu me trahirais
Si c’était ton caprice,
Qu’est-ce que me ferait
Ce terrible secret
Si c’était mon caprice !
De quand même t’aimer,
— Dusses-tu le blâmer,
Ou plaindre mon caprice,
D’être si bien à toi
Qu’il ne m’est dieu ni roi
Ni rien que ton caprice ?
Quand tu me trahirais
Eh bien donc, j’en mourrais,
Adorant ton caprice ;
Alors qui me ferait
Un malheur qui serait
Conforme à mon caprice ?
Paul Verlaine
Le poète pense en pièces détachées
Le poète pense en pièces détachées, idées séparées, images formées par contiguïté ; le prosateur s'exprime en développant une succession d'idées qui sont déjà en lui et qui restent logiquement liées.
Pierre Reverdy
l'histoire de l'oeil
J’avais presque seize ans lorsque je rencontrais une fille de mon âge [...] Simone et moi nous trouvions seuls dans sa villa. Elle était vêtue d’un tablier noir avec un col blanc empesé. Je commençais à me rendre compte qu’elle partageait l’anxiété que j’avais en la voyant. Anxiété d’autant plus forte ce jour-là que j’espérais que sous ce tablier, elle était entièrement nue. Elle avait des bas de soie noire qui montaient jusqu’au-dessus du genou. Mais je n’avais pas encore pu la voir jusqu’au cul. Ce nom que j’ai toujours employé avec Simone est de beaucoup pour moi le plus joli des noms du sexe. J’avais seulement l’impression qu’en écartant légèrement le tablier par derrière, je verrais ses parties impudiques sans aucun voile.
Or il y avait dans le coin d’un couloir une assiette contenant du lait destiné au chat. Les assiettes, c’est fait pour s’asseoir, n’est-ce pas ? me dit Simone, Paries-tu ? Je m’assois dans l’assiette. Je parie que tu n’oses pas, répondis-je à peu près sans souffle. Il faisait extrêmement chaud. Simone plaça l’assiette sur un petit banc, s’installa devant moi, et ne quittant pas mes yeux s’assit sans que je pusse la voir sous sa jupe tremper ses fesses brûlantes dans le lait frais. Je restais quelque temps devant elle, immobile, le sang à la tête et tremblant pendant qu’elle regardait ma verge, raide, tendre ma culotte. Alors je me couchais à ses pieds sans qu’elle bougeât, et pour la première fois je vis sa chair rose et noire qui se rafraîchissait dans le lait blanc. Nous restâmes longtemps sans bouger, aussi bouleversés l’un que l’autre.
Georges Bataille
Mer avec nuages violets et trois voiliers jaunes
La branche volée
Dans la nuit nous allons entrer
voler
une branche en fleur
Nous allons franchir le mur,
dans les ténèbres du jardin de quelqu'un d'autre,
deux ombres dans l'ombre.
L'hiver n'est point parti encore
et l'on dirait que le pommier
brusquement s'est changé
en cascade d'étoiles parfumées.
Dans la nuit nous allons entrer
jusqu'à son tremblant firmament,
et tes petites mains avec les miennes
voleront les étoiles.
Alors, et en catimini,
chez nous
dans l'ombre et dans la nuit,
entrera avec tes pas
le pas silencieux du parfum
et avec des pieds constellés
le corps lumineux du printemps.
Pablo Neruda
Chanson
Quand on perd, par triste occurrence,
Son espérance
Et sa gaieté,
Le remède au mélancolique,
C’est la musique
Et la beauté !
Plus oblige et peut davantage
Un beau visage
Qu’un homme armé,
Et rien n’est meilleur que d’entendre
Air doux et tendre
Jadis aimé !
Alfred de Musset

