Les actions du poète
Les actions du poète ne sont que la conséquence des énigmes de la poésie.
René Char
Coups de cœur
Les actions du poète ne sont que la conséquence des énigmes de la poésie.
René Char
Touchée par la chaleur
Du silence de tes lèvres
Je congédie le monde
Je respire par tes mains
Je me couvre de tes veines
Je te bois Je deviens
Soleils rouges
Ton corps est vagabond
Trouvant l'asile
D'une terre Éclose
Devenue femme
Je retiens la course
A tes hanches
Habillées de baisers
Je recouvre mon âme
Éveillée à ta source
Tu es mon paysage mon tempo ma cadence
Mon naufrage et ma rime ma vague et mon volcan
Mon îlot de lumière ma bouteille à la mer
Mon homme argile
Imasango
J'aime le souvenir de ces époques nues,
Dont Phoebus se plaisait à dorer les statues.
Alors l'homme et la femme en leur agilité
Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,
Et, le ciel amoureux leur caressant l'échine,
Exerçaient la santé de leur noble machine.
Cybèle alors, fertile en produits généreux,
Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,
Mais, louve au cœur gonflé de tendresses communes
Abreuvait l'univers à ses tétines brunes.
L'homme, élégant, robuste et fort, avait le droit
D'être fier des beautés qui le nommaient leur roi;
Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,
Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures!
Le Poète aujourd'hui, quand il veut concevoir
Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir
La nudité de l'homme et celle de la femme,
Sent un froid ténébreux envelopper son âme
Devant ce noir tableau plein d'épouvantement.
Ô monstruosités pleurant leur vêtement!
Ô ridicules troncs! torses dignes des masques!
Ô pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,
Que le dieu de l'Utile, implacable et serein,
Enfants, emmaillota dans ses langes d'airain!
Et vous, femmes, hélas! pâles comme des cierges,
Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges,
Du vice maternel traînant l'hérédité
Et toutes les hideurs de la fécondité!
Nous avons, il est vrai, nations corrompues,
Aux peuples anciens des beautés inconnues:
Des visages rongés par les chancres du cœur,
Et comme qui dirait des beautés de langueur;
Mais ces inventions de nos muses tardives
N'empêcheront jamais les races maladives
De rendre à la jeunesse un hommage profond,
— À la sainte jeunesse, à l'air simple, au doux front,
À l’œil limpide et clair ainsi qu'une eau courante,
Et qui va répandant sur tout, insouciante
Comme l'azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,
Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs!
Charles Baudelaire
Il ne voulait rien savoir d’elle, car, tant qu’il ne saurait rien, elle resterait la femme la plus extraordinaire du monde. Il pouvait tout imaginer d’elle : sa douceur, sa gentillesse, ses passions. Elle était exquise, charmante, drôle, délicieuse, sans le moindre défaut, absolument parfaite. Ils avaient d’ailleurs les mêmes goûts, les mêmes envies ; elle était la femme de ses rêves. Oui, tant qu’ils ne se connaissaient pas, il pouvait tout imaginer : elle le trouvait beau, spirituel, courageux et plein de talent. Elle l’attendait tous les soirs et s’il tardait un peu elle désespérait qu’il vienne.
Joël Dicker, Les derniers jours de nos pères.
Je suis ton aube
Je suis ta nuit
Je suis une poussée de fièvre
Je suis un battement d'aile
Je suis une ardeur lycéenne
Je suis un cri sans fin
Je suis cette main tendue au coin d'une rue
Je suis cette faim qui rend toute pensée frêle
Je suis le sommeil d'un peuple millénaire
Je suis une angoisse inexpliquée
Je suis cette femme qui vient d'être aimée
Une langueur qui tâtonne et guette l'aurore du fond d'une falaise
Un désir, un souvenir de ce que tu fus
Longtemps,
Longtemps,
Avant d'etre ce que tu es.
Je suis un songe de liberté
Et cette nuit,
C'est de toi,
Terre d'émeraude,
Que j'ai rêvé.
Ketty Nivyabandi
Soit tel un serpent qui s’enroule
dans le cœur, il joue au sorcier,
soit des jours entiers il roucoule
à la fenêtre haut perché.
Parfois il brille dans le givre
ou dort avec les giroflées…
Mais sans faillir il nous délivre
et de la joie et de la paix.
Comme il sanglote avec douceur
dans la supplique d’un violon,
mais comme aussi il nous fait peur
dans un sourire encore sans nom.
24 novembre 1911
Tsarskoïé Sélo
Anna Akhmatova
J’ai toujours aimé les femmes bizarres, les folles, les solitaires, les moches aux yeux des autres, les addictes.
Les énervées, les passionnées, imprévisibles.
J’ai toujours aimé les femmes au tempérament détestable, les obsessionnelles, les dépressives.
Les cinglées.
Créatives.
Les beautés étranges.
J’ai toujours aimé celles qui n’aimaient pas l’amour ou qui en avaient peur.
Les déraisonnées, les « mal faites ».
Les naïves.
Les lectrices.
Celles qui pensent parfois à la mort (parce qu’on ne peut aimer profondément la vie sans).
Celles en qui quelque chose ne tourne pas rond.
Les complexes, complexées, fissurées.
Les oubliées, mises de côté.
Troublées, esseulées, aux goûts enchevêtrés.
Qui croient dur comme fer en leur « truc ».
Les trop fragiles pour ce monde.
Perdues.
Multiples.
Contradictoires.
Les exilées sur terre.
Assombries.
Talentueuses.
Chanceuses infortunées.
Suicidées passives.
Incomprises.
Les « dans leur monde ».
Fainéantes, frénétiques par intermittences.
Mystiques.
J’aime celles qui sont prises pour des ratées, folles à lier ou illuminées.
Celles qu’auparavant on brûlait pour sorcellerie.
Les à-côté de la plaque.
Celles qui vont tout au bout de leurs mirages, jusqu’à les rendre vrais.
Mystifiées.
Confuses.
Fidèles à elles-mêmes.
À leur déraison.
Par amour du différent, de ce qui subsiste parfois de vitalité, de souffle naïf, tout au fond des êtres et qui n’est pas perdu. Cette despotique rébellion, cet intime tumulte.
Ces êtres en qui la déshumanisation n’a pas pu terminer son travail morbide.
En qui ça a cloché.
Celles en qui quelque chose de l’enfance est resté qui ne veut pas mourir.
Les poétesses.
Et ce mot n’est pas léger en moi.
J’aime pour toujours.
Celles qui ne sont pas l’ordinaire.
Qui ne sont pas la conformité.
Je les trouve magnifiques. Les vivantes.
François Corvol