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Coups de cœur
Seulette
Seulette suis, et seulette veux être,
Seulette m'a mon doux ami laissée.
Seulette suis, sans compagnon ni maître,
Seulette suis, dolente et courroucée,
Seulette suis, en langueur malaisée,
Seulette suis, plus que nulle égarée,
Seulette suis, sans ami demeurée.
Seulette suis, à huis ou à fenêtre,
Seulette suis, en un anglet muciée,
Seulette suis, pour moi de pleurs repaître,
Seulette suis, dolente ou apaisée,
Seulette suis, rien qui tant messiée,
Seulette suis, en ma chambre enserrée,
Seulette suis, sans ami demeurée.
Seulette suis, partout et en tout aître,
Seulette suis, que je marche ou je siée,
Seulette suis, plus qu'autre rien terrestre,
Seulette suis, de chacun délaissée,
Seulette suis, durement abaissée,
Seulette suis, souvent toute éplorée,
Seulette suis, sans ami demeurée.
Princes, or est ma douleur commencée :
Seulette suis, de tout deuil menacée,
Seulette suis, plus teinte que morée,
Seulette suis, sans ami demeurée.
Christine de Pisan
La poésie est toujours
La poésie est toujours un acte de paix. Le poète naît de la paix comme le pain naît de la farine.
Pablo Neruda, J'avoue que j'ai vécu.
Rapaces
Vous ne connaissez pas mon visage de nuit
Mes yeux tels des chevaux fous d'espace
Ma bouche bariolée de sang inconnu
Ma peau
Mes doigts poteaux indicateurs perlés de plaisir
Guideront vos cils vers mes oreilles mes omoplates
Vers la campagne ouverte de la chair
Les gradins de mes côtes se resserrent à l'idée
Que votre voix pourrait remplir ma gorge
Que vos yeux pourraient sourire
Vous ne connaissez pas la pâleur de mes épaules
La nuit
Quand les flammes hallucinantes des cauchemars réclament
le silence
Et que les murs mous de la réalité s'étreignent
Vous ne savez pas que les parfums de mes journées meurent
sur ma langue
Quand viennent les matins aux couteaux flottants
Que seul reste mon amour hautain
Quand je m'enfonce dans la boue de la nuit
Joyce Mansour
Baiser
Baiser au front — c'est effacer l'ennui.
Je baise au front.
Baiser les yeux — c'est tuer l'insomnie.
Je baise les yeux.
Baiser les lèvres — c'est donner à boire.
Je baise les lèvres.
Baiser au front — c'est effacer la mémoire.
Je baise au front.
Marina Tsetaïeva
Elle sait les manques
Elle sait les manques, les chemins à rebrousse jeunesse, les miroirs perfides, les carrefours, l’embuscade des sillons, tous les fléchissements. Elle sait les traîtrises d’automne, la lumière crue, la lumière nue qui appelle le corps par son âge. Elle sait l’inconfiance malgré la violence des désirs. Alors, elle voile la chute, protège l’intime, cherche la distance. Elle masque la peur, marche et sait qu’elle ne court plus. La cruauté naturelle ne laisse aucun doute, la route est plus courte. Pourtant, elle y boit toujours le soleil d’un trait. Encore son pas réunit l’eau et le galet. Doit-elle dire je quand elle parle d’elle ? A les voir se chercher, je me dis qu’il faut du temps pour joindre les deux bouts d’une femme.
Ile Eniger, L'inconfiance.
Sa beauté, qui était très charnelle
Sa beauté, qui était très charnelle, non pas tant au sens d'une épaisseur bestiale, que de façon à vous communiquer une espèce de fanatisme de la chair, l'idée que le monde entier n'équivaut pas au renflement magnifique de deux seins et d'une croupe, et le besoin de se consumer pour attester cette valeur irrationnelle. »
Jules Romains, Le dieu des corps.
Flâner entre les intervalles
Tout peut arriver
d’un instant à l’autre
Tout peut arriver
à soi comme à d’autres
Tout peut arriver
et peut repartir
Tout peut s’écrouler
et se rebâtir
A toute heure du jour
la haine et l’amour
Tout peut s’enflammer
et se refroidir
Tout peut se faner
et refleurir
Tout peut basculer
du meilleur au pire
Un mot de travers
un acte manqué
une tuile, un pavé
une rose, un baiser
Tout peut s’aggraver
ou bien s’arranger
avec le sourire
Jacques Higelin
Recitativo, Aria larghetto
Haïku
De temps en temps
les nuages nous reposent
de tant regarder la lune.
Bashô