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Coups de cœur
Complainte des complaintes
Maintenant, pourquoi ces complaintes ?
Gerbes d’ailleurs d’un défunt Moi
Où l’ivraie art mange la foi ?
Sot tabernacle où je m’éreinte
À cultiver des roses peintes ?
Pourtant ménage et sainte-table !
Ah ! ces complaintes incurables,
Pourquoi ? pourquoi ?
Puis, Gens à qui les fugues vraies
Que crie, au fond, ma riche voix
— N’est-ce pas, qu’on les sent parfois ? —
Attoucheraient sous leurs ivraies
Les violettes d’une Foi,
Vous passerez, imperméables
À mes complaintes incurables ?
Pourquoi ? pourquoi ?
Chut ! tout est bien, rien ne s’étonne.
Fleuris, ô Terre d’occasion,
Vers les mirages des Sions !
Et nous, sous l’Art qui nous bâtonne,
Sisyphes par persuasion,
Flûtant des christs les vaines fables,
Au cabestan de l’incurable
Pourquoi ! — Pourquoi ?
Jules Laforgue
La belle jeune fille posa sa bouche
La belle jeune fille posa sa bouche sur les lèvres de Martin et tandis que son être se dissolvait et que toute volonté l'abandonnait, là-haut les étoiles commencèrent à chanter doucement dans les ténèbres bleutées ; pendant que Martin sentait qu'il goûtait à l'amour, à la mort et aux plus grandes délices qu'un homme puisse savourer, il écoutait le monde chanter et se mouvoir autour de lui en une belle farandole harmonieuse et, sans détacher ses lèvres de la bouche de la jeune fille, sans plus rien vouloir ni désirer au monde, il se sentit emporté avec elle dans la ronde qui entraînait toute chose, il ferma les yeux et s'envola, saisi d'un doux vertige, jusqu'à cette route sonore et tracée d'avance, de toute éternité, et sur laquelle aucun savoir, aucune action ni rien de temporel ne l'attendaient plus.
Hermann Hesse, Histoires d'amour
Coeurs indomptés
J'irai briser la lune d'été à tes pieds
Là je pourrai te montrer de moi les obscurités
J'irai jeter le ciel troublé dans tes yeux butés
Je le verrai jalouser la sauvagerie de tes pensées
Et nous irons danser
Doucement s'approcher
Et nous irons danser
Il est prohibé, cœur indompté,
De t'apprivoiser mais je suis obstinée
Et pour t'affoler cœur ombragé
Dans la nuit d'été je te fais tournoyer
J'irai retirer cœur indompté
Les couteaux cachés dans tes poings serrés
Tu as aimé la lune d'été couchée à nos pieds
Laisse-moi là sous ta canine observer ton palais mouillé
Tu as aimé le ciel troublé qu'en toi j'ai jeté
Prends garde, au fond de ta rétine je t'ai vu me déshabiller
Emmène-moi, emmène-moi danser
Doucement s'affoler
Il est prohibé, cœur indompté,
De t'apprivoiser mais je suis obstinée
Et pour t'affoler, cœur ombragé
Dans la nuit d'été je te fais tournoyer
J'irai retirer, cœur ombragé
Les couteaux cachés dans tes poings serrés
J'irai retirer cœur ombragé
Les couteaux cachés dans tes poings serrés
Il est prohibé, cœur indompté,
De t'apprivoiser mais je suis obstinée
Et pour t'affoler, cœur ombragé
Dans la nuit d'été je te fais tournoyer
J'irai retirer, cœur indompté
Les couteaux cachés dans tes poings serrés
Laisse-les glisser, cœur ombragé,
Les couteaux cachés dans tes poings serrés
Clara Ysé
All the World is Green
A la Femme aimée
Lorsque tu vins, à pas réfléchis, dans la brume,
Le ciel mêlait aux ors le cristal et l’airain.
Ton corps se devinait, ondoiement incertain,
Plus souple que la vague et plus frais que l’écume.
Le soir d’été semblait un rêve oriental
De rose et de santal.
Je tremblais. De longs lys religieux et blêmes
Se mouraient dans tes mains, comme des cierges froids.
Leurs parfums expirants s’échappaient de tes doigts
En le souffle pâmé des angoisses suprêmes.
De tes clairs vêtements s’exhalaient tour à tour
L’agonie et l’amour.
Je sentis frissonner sur mes lèvres muettes
La douceur et l’effroi de ton premier baiser.
Sous tes pas, j’entendis les lyres se briser
En criant vers le ciel l’ennui fier des poètes
Parmi des flots de sons languissamment décrus,
Blonde, tu m’apparus.
Et l’esprit assoiffé d’éternel, d’impossible,
D’infini, je voulus moduler largement
Un hymne de magie et d’émerveillement.
Mais la strophe monta bégayante et pénible,
Reflet naïf, écho puéril, vol heurté,
Vers ta Divinité.
Renée Vivien
La Poésie ne rythmera plus
La Poésie ne rythmera plus l'action. Elle sera en avant.
Arthur Rimbaud
La nudité de la vie
À cause d’un pays de pierre et de vent dur
D’un pays de lumière parfaite et claire
Du noir de la terre et du blanc du mur
À cause des visages de silence et de patience
Que la misère a longuement dessinés
Au ras des os avec toute la précision
D’un rapport interminable irrécusable
À cause de la limpidité des mots
Si aimés toujours dits avec passion
À cause de la couleur et du poids des mots
Du silence pur et concret des mots
Par où se dressent les choses nommées
À cause de la nudité des mots éblouis
Sophia de Mello Breyner Andresen
The Boogie Woogie Twins
Refrains mélancoliques
I
O l'ineffable horreur des étés somnolents
Où les lilas au long des jardins s'alanguissent
Et les zéphyrs, soupirs de sistres indolents,
Sur les fleurs de rubis et d'émeraude glissent !
Car les vieilles amours s'éveillent sous les fleurs,
Et les vieux souvenirs, sous le vent qui circule,
Soulèvent leurs soupirs, échos vagues des pleurs
De la mer qui murmure en le lent crépuscule.
II
O l'indicible effroi des somnolents hivers
Où les neiges aux cieux s'en vont comme des rêves
Et les houles roulant dans les brouillards amers
Ululent en mourant, le soir, au long des grèves.
Car les vieilles amours s'engouffrent sous leurs flots
Et les vieux souvenirs râlant sous la rafale
Dans la nuit qui s'emplit de sonores sanglots
Se laissent étrangler par la Mort triomphale.
III
J'ai demandé la mort aux étés somnolents
Où les lilas au long des jardins s'alanguissent
Et les zéphyrs, soupirs de sistres indolents,
Sur les fleurs de rubis et d'émeraude glissent.
Mais oh ! les revoici, les mêmes avenirs !
Les étés ont relui sur la terre ravie,
Et les vieilles amours et les vieux souvenirs
De nouveau, pleins d'horreur, sont venus à la vie.
IV
J'ai demandé la vie aux somnolents hivers
Où les neiges aux cieux s'en vont comme des rêves
Et les houles roulant dans les brouillards amers
Ululent en mourant, le soir, au long des grèves !
Mais j'ai vu revenir les mêmes avenirs.
Les hivers ont neigé sur le sein de la terre,
Et les vieilles amours et les vieux souvenirs
De nouveau, fous d'effroi, sont morts dans le mystère.
V
Toujours vivre et mourir, revivre et remourir.
N'est-il pas de Néant très pur qui nous délivre !
Mourir et vivre, ô Temps, remourir et revivre :
Jusqu'aux soleils éteints nous faudra-t-il souffrir !
Stuart Merrill