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Coups de cœur
Avant que vous comptiez dix
Avant que vous comptiez dix
tout change : le vent ôte
cette clarté des hautes
tiges de maïs,
pour la jeter ailleurs ;
elle vole, elle glisse
le long d'un précipice
vers une clarté-soeur
qui déjà, à son tour,
prise par ce jeu rude,
se déplace pour
d'autres altitudes.
Et comme caressée
la vaste surface reste
éblouie sous ces gestes
qui l'avaient peut-être formée.
Rainer Maria Rilke
Vous
Vous
revêtu de votre nudité, un habit de peau sensible et frissonnant, votre corps était contenu tout entier, compact et lumineux dans l'ombre qui vous cernait, une ombre épaisse. Dans votre main, votre sexe d'homme bandé et votre corps offert nu dans la lumière. Votre corps pour moi. Rien d'autre que cela. L'image, noire et blanche, était érotique, crûe et sidérante, sans énigme aucune, sans secret. Encore, venant de vous, ces paroles muettes qui m'étaient adressées “Vois, je suis nu, désire-moi… veux-tu ?”.
Votre corps était l'exhibition même. Pourtant, rien de provocant, rien de vulgaire à cela. Dans cet espace jusqu'alors inconnu de moi, j'ai rougi, j'ai frissonné et il n'y eut plus que vous. Plus rien d'autre autour. Seulement vous. Vous avez aspiré mon regard et, l'aspirant, vous avez happé tout mon être. Vous m'avez bue, en quelque sorte. J'étais envahie d'un trouble indicible. J'étais perdue. Délicieusement et définitivement perdue.
....
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Oui, mais pas tout de suite
Pas trop vite
Sachez me convoiter
Me désirer
Me captiver
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Mais ne soyez pas comme
Tous les hommes
Trop pressés.
Et d'abord, le regard
Tout le temps du prélude
Ne doit pas être rude, ni hagard
Dévorez-moi des yeux
Mais avec retenue
Pour que je m'habitue, peu à peu…
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Oui, mais pas tout de suite
Pas trop vite
Sachez m'hypnotiser
M'envelopper
Me capturer
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Avec délicatesse
En souplesse
Et doigté
Choisissez bien les mots
Dirigez bien vos gestes
Ni trop lents, ni trop lestes
Sur ma peau
Voilà, ça y est, je suis
Frémissante et offerte
De votre main experte, allez-y…
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Maintenant tout de suite,
Allez vite
Sachez me posséder
Me consommer
Me consumer
Déshabillez-moi, déshabillez-moi
Conduisez-vous en homme
Soyez l'homme…
Agissez !
Déshabillez-moi
Déshabillez-moi
Et vous…
Déshabillez-vous !
Juliette Greco
Paroles : Robert Nyel
Musique : Gaby Verlor
Brazil
La comptine du Quai aux Fleurs
C'est ici que la légende
A mûri comme un grain lourd
Et que l'univers m'entende
Quand je chante mes amours
C'est ce peuple qui commence
Son histoire à Roncevaux
Roland l'ancienne romance
Et Fabien le chant nouveau
Comme on tresse avec la paille
Des paniers de deux couleurs
Je mêle aux noms de batailles
Les brins noirs de nos douleurs
La Bastille et la Commune
Les Bouvines et les Valmy
Jeanne et Péri ce n'est qu'une
Longue histoire mes amis
Châteaubriant Timbaud tombe
Brulez enfants d'Oradour
Au soleil des hécatombes
Sur la France il fait grand jour
Paris sonne sa revanche
Que de roses dans Paris
Dans Paris que de pervenches
Et le Luxembourg est pris
Pour achever ma comptine
Je marie en un bouquet
Au romarin l'églantine
La marguerite au muguet
De l'Etoile à La Villette
Et de Montrouge aux Lilas
Violettes violettes
Je vous donne à ces gens là
Louis Aragon
Chaque jour
Chaque jour naît vierge de poésie , on se réveille et on la renouvelle .
Erri de Luca
Rien que cette lumière
Rien que cette lumière que sèment tes mains
rien que cette flamme et tes yeux
ces champs cette moisson sur ta peau
rien que cette chaleur de ta voix
rien que cet incendie
rien que toi
Car tu es l'eau qui rêve
et qui persévère
l'eau qui creuse et qui éclaire
l'eau douce comme l'air
l'eau qui chante
celle de tes larmes et de ta joie
Solitaire que les chansons poursuivent
heureux du ciel et de la terre
forte et secrète vivante
ressuscitée
voici enfin ton heure tes saisons
tes années
Philippe Soupault - poèmes et poésies - 1973
Nudes in Mirror
Je cherche les endroits
Je cherche les endroits où ta robe est allée,
Où flotte un souvenir de ta jupe envolée,
Où je retrouve encor dans l’air je ne sais quoi
Qui me fait palpiter le cœur, et qui fut toi.
Là, les yeux au plafond, pendant que mon cigare
Exhale un lent nuage azuré qui s’égare
Comme dans un brouillard matinal, je revois
Ton sourire, ton beau sourire d’autrefois.
Le passé me remonte à l’âme… et comme un pâtre
Qui rêve solitaire au fond du soir bleuâtre
Je regarde immobile en mon recueillement,
Je regarde là-bas sur mon cœur doucement,
Plus suave, on dirait, dans les ombres accrues,
Tourner le chœur léger des choses disparues.
Ton souvenir est comme un coffret de reliques
Où dorment des joyaux d’amour mélancoliques
Et que j’ouvre à genoux pour voir comme un trésor
Tout mon passé dans l’ombre étinceler encor !
Comme un écho profond l’amour en moi persiste.
Le reproche est bavard ; la rancune égoïste.
Je ne te dirai rien, sinon que je suis triste…
Telle une fleur qu’on coupe et qui douce à souffrir
Ne sait rien qu’exhaler ses parfums et mourir.
Albert Samain