Je pense que beaucoup de gens
Je pense que beaucoup de gens aiment la poésie qui ne savent pas qu'ils l'aiment.
Les gens ont parfois peur de la poésie, ou ils ont été introduits à la poésie
qui ne leur parlent pas.
Ellen Bass
Coups de cœur
Je pense que beaucoup de gens aiment la poésie qui ne savent pas qu'ils l'aiment.
Les gens ont parfois peur de la poésie, ou ils ont été introduits à la poésie
qui ne leur parlent pas.
Ellen Bass
Il reste toujours quelque chose des amours
mortes ou perdues, un regard sur les prés,
sur une fleur qui penche vers le soir,
sur les montagnes qui émergent après
les brumes du matin, il reste toujours, 5
sous nos paupières, des rêves inachevés,
des souvenirs de neiges ou d’étoiles
filantes comptées dans les nuits d’août,
il reste aussi quelques fenêtres entrouvertes
sur les averses d’été qui sentent si bon 10
qu’on se sent proche d’un nouvel amour,
d’un amour tranquille et brûlant à la fois,
qui tremblerait à la lisière1 du temps
comme un dernier sourire, avant de s’en aller
Richard Rognet
I
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.
J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.…
Pour qui ? — C’était hier l’été ; voici l’automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
II
J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,
Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.
Et pourtant aimez-moi, tendre cœur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ;
Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant.
Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
De l’arrière-saison le rayon jaune et doux !
Charles Baudelaire
Vous ne saurez jamais que votre âme voyage
Comme au fond de mon cœur un doux cœur adopté ;
Et que rien, ni le temps, d’autres amours, ni l’âge,
N’empêcheront jamais que vous ayez été.
Que la beauté du monde a pris votre visage,
Vit de votre douceur, luit de votre clarté,
Et que ce lac pensif au fond du paysage
Me redit seulement votre sérénité.
Vous ne saurez jamais que j’emporte votre âme
Comme une lampe d’or qui m’éclaire en marchant ;
Qu’un peu de votre voix a passé dans mon chant.
Doux flambeau, vos rayons, doux brasier, votre flamme,
M’instruisent des sentiers que vous avez suivis,
Et vous vivez un peu puisque je vous survis.
Marguerite Yourcenar
Il faut sauver le vent
les oiseaux brûlent le vent
dans les cheveux de la femme solitaire
qui revient de la nature
et tisse des tourments
Il faut sauver le vent
Alejandra Pizarnik
Il était jaloux, inquiet et tendre,
Comme le soleil du bon Dieu il m'aimait,
Mais pour que son chant oublie le passé,
Il a tué mon oiseau blanc.
Il a dit, en entrant au crépuscule de ma chambre :
“Aime-moi, ris, écris des vers!”
Et j'ai enterré l'oiseau joyeux
Derrière le puits rond, sous le vieil aulne.
Je lui ai promis de ne pas pleurer,
Mais mon coeur maintenant est une pierre,
Il me semble que toujours et partout
J'entendrai chanter la voix si douce
Anna Akhmatova
La plupart des gens s'imaginent que la poésie est l'invention des poètes.
Mais le poète sait que la beauté est où elle est, et qu'il suffit d'aller la prendre.
Comme la vérité.
Armel Guerne
Tordre la crinière du poème en rut
déflagration d'espace
Abattre chapes d'horizons délétères
en un big-bang pour délivrer la voix
Le sang parle
la main s'ouvre
pour recueillir la rosée du temps
Traces fragiles sur la pente hiératique
de l'éternité
Abdellatif Laâbi