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Coups de cœur
Il était jaloux
Il était jaloux, inquiet et tendre,
Comme le soleil du bon Dieu il m'aimait,
Mais pour que son chant oublie le passé,
Il a tué mon oiseau blanc.
Il a dit, en entrant au crépuscule de ma chambre :
“Aime-moi, ris, écris des vers!”
Et j'ai enterré l'oiseau joyeux
Derrière le puits rond, sous le vieil aulne.
Je lui ai promis de ne pas pleurer,
Mais mon coeur maintenant est une pierre,
Il me semble que toujours et partout
J'entendrai chanter la voix si douce
Anna Akhmatova
La plupart des gens
La plupart des gens s'imaginent que la poésie est l'invention des poètes.
Mais le poète sait que la beauté est où elle est, et qu'il suffit d'aller la prendre.
Comme la vérité.
Armel Guerne
Tordre la crinière
Tordre la crinière du poème en rut
déflagration d'espace
Abattre chapes d'horizons délétères
en un big-bang pour délivrer la voix
Le sang parle
la main s'ouvre
pour recueillir la rosée du temps
Traces fragiles sur la pente hiératique
de l'éternité
Abdellatif Laâbi
Mélisande
Et je ne reverrai jamais
... Et je ne reverrai jamais ma douce Attys.
Mourir est moins cruel que ce sort odieux ;
Et je la vis pleurer au moment des adieux.
Elle disait : « Je pars. Partir est chose dure. »
Je lui dis : « Sois heureuse, et va, car rien ne dure.
Mais souviens-toi toujours combien je t’ai aimée.
Nous tenant par la main, dans la nuit parfumée,
Nous allions à la source ou rôdions par les landes.
J’ai tressé pour ton cou d’entêtantes guirlandes ;
La verveine, la rose et la fraîche hyacinthe
Nouaient sur ton beau sein leur odorante étreinte ;
Les baumes précieux oignaient ton corps charmant
Et jeune. Prés de moi reposant tendrement,
Tu recevais des mains des expertes servantes
Les milles objets que l’art et la mollesse inventent
Pour parer la beauté des filles d’Ionie...
Ô plaisir disparu ! Joie à jamais finie !
L’éperdu rossignol charmait les bois épais,
Et la vie était douce et notre cœur en paix... »
Saphô
Traduit du grec par Marguerite Yourcenar
Elle s'est déshabillée dans le noir,
Elle s'est déshabillée dans le noir, puis elle a sauté sur moi, comme prise de panique, mais ce n'était pas de la panique, c'était une joie atrocement violente et sincère. [...]
Elle s'était fondue dans l'obscurité, comme la Voie lactée dans le ciel d'une nuit d'été, en dégageant une vague lumière laiteuse. Au milieu des sanglots, elle a pris mon visage plusieurs fois, comme dans un délire. Quand elle s'est assurée que j'étais bien là, elle m'a chuchoté d'une voix à peine audible : "Ryôsuke..."
À cause de la dope, je m'en moquais et je la caressais encore plus intensément. Elle a peut-être répété ce prénom masculin quatre ou cinq fois. Puis, comme pour vérifier ce nom, elle vérifiait ma peau.
Yukio Mishima, Une matinée d'amour pur.
Je cesse de marcher
Je cesse de marcher, de toucher
ce qui me retient
de me perdre, je commence
par une phrase
qui va jusqu’à toi.
Jamais le désert ne trahit notre silence.
La faille continue à remuer
sous nos pas
en même temps que tremble ma voix
accordée à la tienne.
Hélène Dorion
Réalité absolue
Sur le lac
Et du libre univers nourriture nouvelle
En moi j’aspire, sang neuf dans mes veines ;
Comme Nature est bienveillante et bonne
Qui me presse contre son sein !
La vague berce notre barque
Vers l’amont au rythme des rames,
Et les montagnes, dressées dans les nuages,
Rencontrent notre course.
Mes yeux, mes yeux, pourquoi vous fermez-vous ?
Rêves dorés, revenez-vous ?
Va-t-en, rêve, si doré que tu sois ;
Ici aussi est l’amour, ici aussi la vie.
Sur la vague scintillent
Mille étoiles flottantes,
Les brumes moelleuses boivent
Les hautes masses des lointains alentour ;
La brise du matin volète
Sur les bords de la baie ombreuse,
Et dans le lac se reflète,
Mûrissante, la moisson à venir.
Goethe
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