Vertuchou.over-blog.com
Coups de cœur
L'amour borgne
Je t’aime de mon œil unique, je te lorgne
Ainsi qu’un Chinois l’opium :
Je t’aime aussi de mon amour borgne,
Fille aussi blanche qu’un arum.
Je veux tes paupières de bistre,
Et ta voix plus lente qu’un sistre ;
Je t’aime de mon œil sinistre
Où luit la colère du rhum.
Je te suis du regard, lubrique comme un singe,
Ivre comme un ballon sans lest.
Ton âme incertaine de Sphinge
Flotte entre le zist et le zest.
Et je halète vers l’amorce
Des seins vibrants, du souple torse
Où la grâce épouse la force,
Et des yeux verts comme l’ouest.
Ton visage s’estompe à travers les courtines ;
Et tu médites, un fruit sec
Entre tes lèvres florentines
Où s’apaise un sourire grec.
Je meurs de tes paroles brèves…
Je veux que de tes dents tu crèves
Mon œil où se brouillent les rêves,
Comme un ara, d’un coup de bec.
Renée Vivien
La poésie est toujours
La poésie est toujours un acte de paix. Le poète naît de la paix comme le pain naît de la farine.
Pablo Neruda
La voyageuse
Si l'on parle de moi,
Je me cacherai sous les violettes
Et deviendrai
Le scarabée d'or.
Si l'on me touche
Je serai la musique qui tourne
Au-dessus de vos saisons de Mai.
Si l'on m'aborde,
Je serai le feu.
Claude de Burine
Towards
Dans un ciel couleur de métal
Dans un ciel couleur de métal,
l’éclat froid d’une dynamo.
Oh silence de ma bonne étoile !
De mes dents, l’étincelle d’un mot –
En moi le passé comme une pierre
tombe dans l’infini silencieux.
Le temps s’enfuit, pâle et muet.
Lueur d’une lame : mes cheveux –
Ma moustache rampe, alourdie,
chenille sur ma bouche éteinte.
Mal au cœur, les mots ont tiédi.
Mais qui serait là pour entendre –
Attila József (1905 - 1937)
Traduit du hongrois par Alice Zeniter
C’était toujours
C’était toujours le même beau visage éclatant de jeunesse qu’elle avait devant elle. Mais ce n’était plus cette attirance objective qu’on éprouve pour le corps d’un homme qu’on commence à aimer. Il y avait là une force magnétique beaucoup plus obscure, beaucoup plus globale. Quelque chose chez Senkitchi la fascinait, ne la lâchait plus, et elle n’aurait déjà plus su dire ce que c’était. Sa voix, un geste banal, son sourire, une habitude de rien du tout comme cette façon qu’il avait, lorsqu’il craquait une allumette de faire la moue en regardant la flamme s’allumer d’un regard hésitant… tout cela, surtout depuis le début de leur vie commune, s’était collé comme de la glue dans les moindres recoins du cœur de Taéko, et elle ne pouvait plus s’en défaire. Essayer d’extirper de son esprit un seul de ces petits riens insignifiants revenait pour elle à s’arracher la peau en prenant le risque de la faire saigner.
Yukio Mishima, L'école de la chair.
J’ai eu la révélation
J’ai eu la révélation
que le rire était léger,
et la lumière était le rire,
et que c’était le
secret de l’univers
Donna Tartt
Concerto pour clavier n° 1 en ré mineur, BWV 1052
Nos deux corps sont en toi
Nos deux corps sont en toi,
Je le sais plus que d'ombre.
Nos amis sont à toi,
Je ne sais que de nombre.
Et puisque tu es tout
Et que je ne suis rien,
Je n'ai rien ne t'ayant
Ou j'ai tout, au contraire,
Avoir et tout et tien,
Comment se peut-il faire ?…
C'est que j'ai tous les maux
Et je n'ai point de biens.
Je vis par et pour toi
Ainsi que pour moi-même.
Tu vis par et pour moi
Ainsi que pour toi-même.
Le soleil de mes yeux,
Si je n'ai ta lumière,
Une aveugle nuée
Ennuie ma paupière.
Comme une pluie de pleurs
Découle de mes yeux,
Les éclairs de l'amour,
Les éclats de la foudre
Entrefendent mes nuits
Et m'écrasent en poudre.
Quand j'entonne les cris,
Lors, j'étonne les cieux.
Je vis par et pour toi
Ainsi que pour moi-même.
Tu vis par et pour moi
Ainsi que pour toi-même.
Nous n'aurons qu'une vie
Et n'aurons qu'un trépas.
Je ne veux pas ta mort,
Je désire la mienne.
Mais ma mort est ta mort
Et ma vie est la tienne.
Ainsi, je veux mourir
Et je ne le veux pas.
Marguerite de Valois
/image%2F0674225%2F20260430%2Fob_0b52eb_kim-bohie-south-korean-1952-toward.jpg)