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Coups de cœur
Cette lettre
Cette lettre, ami, ne la froisse pas;
Tâche de la lire, amour, jusqu’au bout.
J’en ai assez d’être une inconnue,
D’être sur ta route une étrangère.
Non, pas ces yeux-là, pas cette colère !
Je suis à toi, je suis celle que tu aimes.
Je ne suis ni bergère, ni reine,
Ni non plus, à coup sûr, religieuse…
Dans cette robe grise de tous les jours,
Sur ces talons usés…
Comme avant, mon étreinte brûle,
Et mes grands yeux disent la peur.
Cette lettre, ami, ne la froisse pas,
Le mensonge est de toujours; ne pleure pas.
Mets-la dans ta pauvre musette,
Mets-la, s’il te plaît, tout au fond.
Anna Akhmatova
La poésie c'est un état
La poésie c'est un état. Une sorte de vagabondage. J'avais trois ans, quand un soir, je suis sortie seule. Pour essayer de ramener le clair de lune dans le seau à champagne de mes parents. La poésie, c'est ça.
Claude de Burine
Ouvre les portes de la nuit
Ouvre les portes de la nuit
Tu trouveras mon coeur pendu
Dans l'armoire odorant de l'amour
Pendu parmi les robes roses de l'aurore
Mangé par les mites, la saleté et les ans
Perdu sans vêtements, écorché par l'espoir
Mon coeur aux rêves galants
Vit encore.
Joyce Mansour
Surfacing V
A M. V. H.
Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses,
Pour savoir, après tout, ce qu’on aime le mieux,
Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux,
Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.
Il faut fouler aux pieds des fleurs à peine écloses ;
Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d’adieux.
Puis le cœur s’aperçoit qu’il est devenu vieux,
Et l’effet qui s’en va nous découvre les causes.
De ces biens passagers que l’on goûte à demi,
Le meilleur qui nous reste est un ancien ami.
On se brouille, on se fuit. Qu’un hasard nous rassemble,
On s’approche, on sourit, la main touche la main,
Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble,
Que l’âme est immortelle, et qu’hier c’est demain.
Alfred de Musset
Tu vois bien
Tu vois bien que tout est à sa place : le corps et l’âme. Tu vois bien que l’amour entre dans nos corps, s’y fait chair, y devient plus lourd que nous-mêmes – le plus lourd et le plus tenace de nous-mêmes –, mais aussi qu’il s’échappe. Après l’amour nos corps sont là, mais nous les regardons. C’est même le seul moment qui nous soit donné pour les regarder. Et s’ils ont été de bons chemins, s’ils ont bien laissé passer l’amour, ils sont beaux, ils sont simples. Ils n’ont jamais été aussi simples.
Jacques Lusseyran, Conversation amoureuse.
Vous
Vous,
Mon immuable vérité,
Mon secret calvaire,
Je vous dis
Les mots les plus simples,
Je vous aime,
Je meurs de vous,
Je vous appelle et je vous nomme :
Poignée de sable vite éteinte
Comme un regard dérobé,
Sans vous,
Je ne suis rien :
Un vieux mur que l’ortie mord
Un faux décor pour un faux théâtre
Et les mots que j’invente
Sont des mendiants hagards.
Senza un addio?
En dépit de mes maux
En dépit de mes maux, de la nuit de mon âme,
Je me sens plus vivant
Que ne le fut jamais sur le brasier la flamme
Quand l’exalte un bon vent.
Misérable démon, qui t’attaches à nuire,
Pauvre facétieux,
Tu vois bien qu’à la fin nous pouvons te réduire,
Et moi-même et les dieux.
Jean Moréas
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