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Coups de cœur
Le rêve du coeur
Je suis une enfant très lointaine.
Je vois, je devine et je sais,
J’entends, je donne et je pardonne,
Je connais et je reconnais,
Je suis sévère et je suis bonne.
Je vois, je devine et je sais.
J’ai le chagrin pour compagnie
Car j’ai le rêve dans mon cœur
Et mon cœur jamais ne renie
Sa peine dont je suis la sœur.
J’ai le chagrin pour compagnie.
Louise de Vilmorin
Ils m'ont menti
Ils m'ont menti, ceux qui m'ont dit un jour je serais plus tranquille m'ont trompée. Rien ne meurt avec l'âge. Ni l'envie d'amour, ni celle des baisers. Et mon cœur fou me fait parfois oublier ce corps encombrant alourdi par les ans. Si facilement séduit pourtant, si passe de trop près, un homme aux yeux trop doux. Et je tressaille du même désir, cent fois retrouvé, quand un danseur me chavire, ses doigts agrafés à mon cou. Quelle chaleur soudain m'envahit à un éclat de rire ? Me donne envie de mordre à pleines dents ces lèvres heureuses ?
Ils m'ont menti. Je ne fais deuil de rien. J'ai dans mes jambes des envies de courses à perdre haleine dans les broussailles inondées de soleil, vert et ciel mélangés, cheveux défaits, épaules nues au vent. Des envies de culbutes aux membres emmêlés. De baisers dont la saveur serait celle de la pulpe des mangues, et m'empliraient la bouche de leur sirop de miel. D'une langue qui aurait la fraîcheur de l'eau d'une fontaine. J'ai des envies de sexes durs comme du verre. Des envies de peau chaude et d'aisselles dont je lècherais le sel, et plus bas encore dans l'odeur de fougère. Je rêve à la brûlure si douce du sable à la plante des pieds. Du cri arraché au plaisir comme celui de l'oiseau soudain désencagé. J'ai dans mes mains des envies de caresses, dans mes oreilles le doux gémir qui suit une nuque frôlée.
Et vous passez sans me voir, laissant flotter autour de moi votre parfum de bête libre. Sans savoir que mes yeux vous ont déjà appuyé contre ce mur, et mes bras cadenassé votre corps. Que je vous ai de la tête aux pieds, comme une menthe, sucé. N'avez-vous pas senti mes doigts dans vos cheveux ? Et du plus loin que je me garde, très loin de vous, lorsque je vous regarde, ne sentez-vous pas cette jouissance qui roule en moi ?
Vous ne savez donc pas qu'ils m'ont menti, ceux qui m'ont dit un jour, je serai plus tranquille ?
Michèle Voltaire Marcellin, Mensonge
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Je ne sais pas qui elle est
Il est probable qu'elle vienne de très loin
Je ne sais qui elle est ni où elle se dirige
C'est seulement une femme qui se meurt d'amour
On le remarque à ses pétales de lune
A sa patience de coton, à ses
Lèvres sans baisers ou autres cicatrices
A ses yeux d'olive et de pénitence
Cette femme qui se meurt d'amour
Et pleure protégée par la pluie
Sait qu'elle n'est pas même aimée dans les rêves
Elle tient dans ses mains ses caresses vierges
Qui ne rencontrèrent nulle peau où se poser
Et , comme elle fuit du temps , sa luxure
Se déverse en une terrine de cendres .
Mario Benedetti
Babx + Archie Shepp
Automne
Vois ce fruit, chaque jour plus tiède et plus vermeil,
Se gonfler doucement aux regards du soleil !
Sa sève, à chaque instant plus riche et plus féconde,
L’emplit, on le dirait, de volupté profonde.
Sous les feux d’un soleil invisible et puissant,
Notre coeur est semblable à ce fruit mûrissant.
De sucs plus abondants chaque jour il enivre,
Et, maintenant mûri, il est heureux de vivre.
L’automne vient : le fruit se vide et va tomber,
Mais sa graine est vivante et demande à germer.
L’âge arrive, le coeur se referme en silence,
Mais, pour l’été promis, il garde sa semence.
Ondine Valmore
Si ma poésie
Si ma poésie tend à accomplir quelque chose,
c'est à délivrer les gens de leur manière étriquée de voir et de ressentir.
Jim Morrison
Il y a
Il y a
des brassées d'étoiles dans nos bras,
des poignées de rêves dans nos poings,
de la poussière d'ange à tes paupières,
du rouge d'amante à tes joues,
de l'imprévu toujours,
de l'inconnu n'importe où ,
des rendez-vous partout,
et puis encore le souffle au large,
et puis encore la fièvre au front,
et puis encore l'amour sans fin.
André Velter
Le poids de la mémoire
Souvenir
J’espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir
En osant te revoir, place à jamais sacrée,
O la plus chère tombe et la plus ignorée
Où dorme un souvenir !
Que redoutiez-vous donc de cette solitude,
Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,
Alors qu’une si douce et si vieille habitude
Me montrait ce chemin ?
Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
Et ces pas argentins sur le sable muet,
Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
Où son bras m’enlaçait.
Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,
Cette gorge profonde aux nonchalants détours,
Ces sauvages amis, dont l’antique murmure
A bercé mes beaux jours.
Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,
Comme un essaim d’oiseaux, chante au bruit de mes pas.
Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,
Ne m’attendiez-vous pas ?
Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,
Ces larmes que soulève un coeur encor blessé !
Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières
Ce voile du passé !
Je ne viens point jeter un regret inutile
Dans l’écho de ces bois témoins de mon bonheur.
Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille,
Et fier aussi mon coeur.
Que celui-là se livre à des plaintes amères,
Qui s’agenouille et prie au tombeau d’un ami.
Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières
Ne poussent point ici.
Voyez ! la lune monte à travers ces ombrages.
Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ;
Mais du sombre horizon déjà tu te dégages,
Et tu t’épanouis.
Ainsi de cette terre, humide encor de pluie,
Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour :
Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie
Sort mon ancien amour.
Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie ?
Tout ce qui m’a fait vieux est bien loin maintenant ;
Et rien qu’en regardant cette vallée amie
Je redeviens enfant.
O puissance du temps ! ô légères années !
Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets ;
Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées
Vous ne marchez jamais.
Tout mon coeur te bénit, bonté consolatrice !
Je n’aurais jamais cru que l’on pût tant souffrir
D’une telle blessure, et que sa cicatrice
Fût si douce à sentir.
Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées,
Des vulgaires douleurs linceul accoutumé,
Que viennent étaler sur leurs amours passées
Ceux qui n’ont point aimé !
Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère
Qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur ?
Quel chagrin t’a dicté cette parole amère,
Cette offense au malheur ?
En est-il donc moins vrai que la lumière existe,
Et faut-il l’oublier du moment qu’il fait nuit ?
Est-ce bien toi, grande âme immortellement triste,
Est-ce toi qui l’as dit ?
Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m’éclaire,
Ce blasphème vanté ne vient pas de ton coeur.
Un souvenir heureux est peut-être sur terre
Plus vrai que le bonheur.
Eh quoi ! l’infortuné qui trouve une étincelle
Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis,
Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle
Ses regards éblouis ;
Dans ce passé perdu quand son âme se noie,
Sur ce miroir brisé lorsqu’il rêve en pleurant,
Tu lui dis qu’il se trompe, et que sa faible joie
N’est qu’un affreux tourment !
Et c’est à ta Françoise, à ton ange de gloire,
Que tu pouvais donner ces mots à prononcer,
Elle qui s’interrompt, pour conter son histoire,
D’un éternel baiser !
Qu’est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine,
Et qui pourra jamais aimer la vérité,
S’il n’est joie ou douleur si juste et si certaine
Dont quelqu’un n’ait douté ?
Comment vivez-vous donc, étranges créatures ?
Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas ;
Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures
Ne vous dérangent pas ;
Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène
Vers quelque monument d’un amour oublié,
Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine
Qu’il vous heurte le pied.
Et vous criez alors que la vie est un songe ;
Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant,
Et vous trouvez fâcheux qu’un si joyeux mensonge
Ne dure qu’un instant.
Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie
A secoué les fers qu’elle traîne ici-bas,
Ce fugitif instant fut toute votre vie ;
Ne le regrettez pas !
Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre,
Vos agitations dans la fange et le sang,
Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière :
C’est là qu’est le néant !
Mais que vous revient-il de vos froides doctrines ?
Que demandent au ciel ces regrets inconstants
Que vous allez semant sur vos propres ruines,
A chaque pas du Temps ?
Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve,
Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin,
Nous n’avons pas plus tôt ce roseau dans la main,
Que le vent nous l’enlève.
Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments
Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,
Ce fut au pied d’un arbre effeuillé par les vents,
Sur un roc en poussière.
Ils prirent à témoin de leur joie éphémère
Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,
Et des astres sans nom que leur propre lumière
Dévore incessamment.
Tout mourait autour d’eux, l’oiseau dans le feuillage,
La fleur entre leurs mains, l’insecte sous leurs pieds,
La source desséchée où vacillait l’image
De leurs traits oubliés ;
Et sur tous ces débris joignant leurs mains d’argile,
Etourdis des éclairs d’un instant de plaisir,
Ils croyaient échapper à cet être immobile
Qui regarde mourir !
Insensés ! dit le sage. Heureux dit le poète.
Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur,
Si le bruit du torrent te trouble et t’inquiète,
Si le vent te fait peur?
J’ai vu sous le soleil tomber bien d’autres choses
Que les feuilles des bois et l’écume des eaux,
Bien d’autres s’en aller que le parfum des roses
Et le chant des oiseaux.
Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres
Que Juliette morte au fond de son tombeau,
Plus affreux que le toast à l’ange des ténèbres
Porté par Roméo.
J’ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère,
Devenue elle-même un sépulcre blanchi,
Une tombe vivante où flottait la poussière
De notre mort chéri,
De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde,
Nous avions sur nos coeurs si doucement bercé !
C’était plus qu’une vie, hélas ! c’était un monde
Qui s’était effacé !
Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire,
Je l’ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois.
Ses lèvres s’entr’ouvraient, et c’était un sourire,
Et c’était une voix ;
Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage,
Ces regards adorés dans les miens confondus ;
Mon coeur, encor plein d’elle, errait sur son visage,
Et ne la trouvait plus.
Et pourtant j’aurais pu marcher alors vers elle,
Entourer de mes bras ce sein vide et glacé,
Et j’aurais pu crier : » Qu’as-tu fait, infidèle,
Qu’as-tu fait du passé? »
Mais non : il me semblait qu’une femme inconnue
Avait pris par hasard cette voix et ces yeux ;
Et je laissai passer cette froide statue
En regardant les cieux.
Eh bien ! ce fut sans doute une horrible misère
Que ce riant adieu d’un être inanimé.
Eh bien ! qu’importe encore ? O nature! ô ma mère !
En ai-je moins aimé?
La foudre maintenant peut tomber sur ma tête :
Jamais ce souvenir ne peut m’être arraché !
Comme le matelot brisé par la tempête,
Je m’y tiens attaché.
Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent;
Ni ce qu’il adviendra du simulacre humain,
Ni si ces vastes cieux éclaireront demain
Ce qu’ils ensevelissent.
Je me dis seulement : » À cette heure, en ce lieu,
Un jour, je fus aimé, j’aimais, elle était belle. »
J’enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,
Et je l’emporte à Dieu !
Alfred de Musset
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